Avertissement

Featured

Le Défi n’a pas vocation à prescrire ou à déconseiller tel ou tel roman, mais consiste en une approche critique. Par conséquent, les chroniqueurs sont susceptibles de révéler des éléments de surprise de l’intrigue, voire son dénouement.

Conjuration Casanova, d’Éric Giacometti et Jacques Ravenne

En Sicile, des couples réunis dans une mystérieuse Abbaye de Thélème afin de suivre un rituel occulte mêlant spiritualité et sexualité sous l’égide d’un gourou qui se fait appeler Dionysos sont immolés. Seule survivante de ce massacre, Anaïs cherche à rejoindre Paris afin d’échapper aux tueurs qui la poursuivent. À Paris, justement, c’est la maîtresse du ministre de la Culture qui meurt dans des conditions étranges après un cinq à sept particulièrement échevelé. Antoine Marcas, policier franc-maçon, frère d’obédience du ministre est chargé de l’enquête et ne va pas tarder à croiser Anaïs et à relier les deux affaires.

Il suffit de fréquenter régulièrement les maisons de la presse et de jeter un coup d’œil, plusieurs fois par an aux couvertures des grands hebdomadaires pour percevoir combien la franc-maçonnerie peut titiller l’imaginaire des Français.

Ça tombe bien, Éric Giacometti est journaliste et a enquêté sur la franc-maçonnerie tandis que Jacques Ravenne est lui-même franc-maçon. Rien de plus normal, donc, à ce qu’ils aient choisi de mettre en scène un héros maçon et à situer leurs romans autour de cette mystérieuse confrérie et de ses possibles dérives. Leur connaissance du sujet abordé, alliée à une reprise de ces thèmes qui excitent l’imaginaire du lecteur adepte de théories du complot et autres mystères liés aux loges donnent, peut-on penser, le gage d’une certaine qualité au moins de l’intrigue et de la documentation.

Et, de fait, les auteurs mettent en avant cette érudition en joignant en fin de volume des annexes, à la manière d’un essai historique on trouvera en l’occurrence, en ce qui concerne Conjuration Casanova, un glossaire de la franc-maçonnerie et quelques explications à propos de Casanova, d’Aleister Crowley et des pratiques tantriques. Une documentation qui, indéniablement et paradoxalement,  est un moyen de venir une dernière fois aiguillonner l’imaginaire du lecteur. En mettant en avant des faits assez développés pour montrer qu’ils sont bien réels mais qui ne le sont pas non plus assez pour lever toute opacité et tout mystère, ces annexes lui laissent tout loisir pour imaginer ce qui peut se dissimuler dans ces zones d’ombres. Pour nous, cette ultime partie a aussi eu l’avantage de nous expliquer que le nom de l’Abbaye de Thélème mise en scène dans le roman et dont on se demandait pourquoi Giacometti et Ravenne avait lourdement choisi cette référence à Rabelais dans un ouvrage pas franchement axé sur l’humanisme de la Renaissance, n’était pas le fait des auteurs mais d’Aleister Crowley.

 Mais souvenons-nous qu’avant les annexes, il y a un roman. Un roman à la structure classique dans le thriller, à savoir des chapitres courts qui multiplient les points de vue et les histoires qui vont nécessairement finir par se rencontrer et se obéissent à la règle essentielle du cliffhanger qui pousse le lecteur à tourner les pages pour savoir comment le héros va s’en sortir ou ce qu’il vient de découvrir. Faute d’être toujours original, cela a ici au moins l’avantage d’une certaine efficacité. Si l’intrigue, en elle-même, n’est au départ pas trépidante, elle est plutôt bien menée et servie par une écriture qui, au moins dans une première partie du livre, sans avoir beaucoup de relief, s’avère facile d’accès et sans fioritures excessives. Si, du moins, l’on fait abstraction d’un usage assez grossier d’accessoires censés apporter un supplément de mystère mais qui s’avèrent inutiles quand ils ne sont pas tout simplement grotesques. Ici ce sera une armure qui décore le bureau d’un médecin dans une clinique, là ce sera des portes dérobées dont on veut bien accepter l’existence une fois, même si elles se trouvent dans les toilettes et s’ouvrent grâce à un bouton dissimulé derrière la chasse d’eau, mais pas deux.

Mais, à partir du moment où le rythme s’accélère, dans la deuxième moitié du roman grosso modo, l’écriture souffre nettement d’une tendance à la surenchère dans les scènes d’action qui virent rapidement au ridicule. Que l’on en juge avec cette scène de fusillade dans un centre commercial où les auteurs abusent des clichés et des détails dont on voudrait croire qu’ils sont humoristiques mais qui, intégrés à une œuvre qui ne se démarque pas par son second degré, apparaissent inutilement lourds :

« L’homme au manteau arracha une fillette avec son nounours des mains de sa mère et la colla contre sa poitrine comme un bouclier. […]

L’homme au manteau gris avançait d’un pas mécanique en tenant la petite fille comme une poupée de chiffon. Derrière eux, la mère de l’enfant hurlait de terreur.

L’inspecteur visa une des jambes du tueur et appuya sur la détente. La balle rata son but et perfora la cloison d’un étalage de confiseries. L’homme au manteau pivota et tira à bout portant sur le jeune policier.

Sa tête explosa en éclaboussant de sang la devanture du fast-food. Un éclat de cervelle gicla sur le poster d’un énorme hamburger dégoulinant de ketchup.

Le tireur ouvrit le feu sur une autre vitrine, faisant exploser le verre fumé. La balle finit sa course folle dans la poitrine d’une vendeuse. Le dément exultait.

-C’est période de soldes, profitez-en. Tous les articles sont massacrés ». [p. 258 de l’édition Pocket].

Bref, arrive un moment où Giacometti et Ravenne cessent de faire dans la dentelle. Cela se ressent dans l’écriture, mais aussi dans l’intrigue elle-même qui commence à suivre des circonvolutions inutiles et longues avant tout prétextes à offrir un peu de dépaysement au lecteur en le transportant de Paris à Venise en passant par Grenade. Le passage en Andalousie pendant la Semaine Sainte est avant tout prétexte à nous livrer les impressions de Marcas sur les processions et à insister sur son esprit cartésien, tandis que le fait de situer l’action finale à Venise permet bien entendu de rapprocher l’intrigue de Casanova dont c’est la ville natale et d’évoquer la Loge P2.

De Casanova, d’ailleurs, nous n’avons pas encore pris le temps de parler. Sans doute parce que, même si un mystérieux manuscrit inédit d’une partie de ses mémoires est au cœur de l’intrigue, il n’est lui aussi qu’un prétexte. L’évocation de l’aventurier libertin vient ici renforcer l’arrière-fond érotique et historique du roman, marqueur obligé de ce type de thriller à tendance ésotérique, mais seulement d’une manière qui apparait comme anecdotique malgré l’insertion régulière de chapitres qui reprennent le texte de ce manuscrit inédit (avec, d’ailleurs, un style assez peu crédible).

L’impression qui prédomine en fin de compte est que Giacometti et Ravenne ont voulu courir tant de lièvres à la fois qu’ils ont fini par tous les perdre. On n’en apprendra pas beaucoup sur la franc-maçonnerie, moins encore sur ces questions de tantrisme tant les explications fournies sont nébuleuses, et ce sont les annexes qui nous en disent le plus sur Casanova et Aleister Crowley. De la même manière, l’idée de donner un rôle prégnant à des personnages féminins positifs et négatifs était sans doute bonne, mais jamais les auteurs n’arrivent vraiment à s’extraire des archétypes et à camper des personnages dont on n’aurait pas l’impression qu’ils manquent de chair et qu’ils sont bêtes à manger du foin tant ils agissent à l’encontre du bon sens. C’est là quelque chose de valable aussi pour les autres personnages, bien trop caricaturaux, de Marcas, le maçon « éclairé » au très méchant Œdipe (oui, la symbolique est parfois très appuyée… on l’a compris il a tué son père, mais on ne sait pas trop où il en est avec sa mère).

Le fond est sacrifié à la forme jusqu’au bout de la désormais inévitable cascade de rebondissements finaux. Et l’on ne peut que conclure en citant le roman. Alors que l’on approche de la conclusion, une émission télévisée fait le point sur la tragique affaire, donnant lieu à cette formidable mise en abyme :

 « Du sexe, de l’ésotérisme, des francs-maçons, un ministre dans un asile. De quoi faire un bon prime-time pourtant ! Dommage qu’il n’existe aucune image des pratiques de la loge Casanova. Enfin… Merci encore d’être venue ». [p. 406].

La cicatrice du diable, de Laurent Scalese

Un beau matin, un scénariste entre dans le bureau de Cécilia Rhodes, directrice d’une société de production, pour se défenestrer sous son regard impavide. C’est que Rhodes, véritable succube, presse ses collaborateurs comme des citrons, accapare leur travail et les pousse à bout. Peut-être même fait-elle plus que ça. C’est en tout cas ce que soupçonne le commissaire Artus Milot, persuadé que Cécilia Rhodes a tué, il y a plus de vingt ans, la talentueuse scénariste Lucie Drax.

Voilà donc pour le début de l’histoire. Car, bien entendu, ce n’est qu’un début. Bien vite d’autres personnages vont venir se greffer à l’intrigue : Kino, le secrétaire de Cécilia Rhodes, Charlie Kessel, l’écrivain en mal de lecteurs qui se trouve happé par Rhodes qui lui propose d’écrire un scénario, Leslie la coéquipière et maîtresse de Milot, Hudelot le flic fasciste et nécrophile, Willy Tampa le régisseur au cœur brisé…

Autant de personnages dont on se doute bien qu’ils vont tous être amenés à se croiser ou à se heurter à un moment donné et qui, tous, portent un poids : le poids d’un drame ancien, d’une vie ratée, d’un amour déçu… Seulement, et c’est là un des grands problèmes de ce roman, leurs actions, déterminées par ces poids, apparaissent souvent complètement démesurées en regard du préjudice ou du traumatisme qu’ils estiment avoir subi. Il n’y a alors que deux solutions envisageables : soit Laurent Scalese a décidé de ne créer que des personnages de psychopathes, soit il n’a pas réussi à les peindre d’une manière suffisamment convaincante pour expliquer leurs comportements.

Charlie Kessel est sans doute celui pour lequel ce défaut se fait le plus ressentir. Écrivain raté, il vit aux crochets de sa compagne qui a de plus en plus de mal à le supporter. Contacté par Cécilia Rhodes, il pense que ses problèmes touchent à leur fin, si ce n’est qu’il continue de négliger son amie pour se consacrer entièrement à l’écriture d’un scénario sous la houlette de la tyrannique productrice. Voyant son travail dénigré, il se met à assassiner un homme pour savoir ce que l’on ressent dans ce genre de moment et balance le chat de sa copine dans le sèche-linge. En l’espace de quelques jours, l’écrivain un peu fat est devenu un serial-killer en puissance. Comme ça.

Et l’on a l’impression que l’auteur lui-même peine à expliquer cette transformation brutale : « Tandis qu’il rabattait le couvercle, le sang-froid avec lequel il avait abattu Bale et tué Linus lui apparut monstrueux. Comment avait-il pu changer à ce point en si peu de temps ? Les événements des dernières semaines avaient-ils réveillé en lui des pulsions meurtrières en sommeil ? Il chassa de son esprit ce maudit sentiment de culpabilité puis quitta le sous-sol » (p.182 de l’édition Pocket).

C’est un peu vite expédié et, malheureusement, il en sera de même pour la plupart des personnages, y compris pour Cécilia Rhodes qui est sans doute le plus fouillé d’entre eux, mais dont on peine à comprendre le comportement jusqu’à la toute fin du livre, après le énième rebondissement final, tant toutes les explications visant à justifier sa manière d’être semblent bien courtes. À moins bien sûr – et l’on est tenté de le voir ainsi – que Cécilia soit une incarnation du mal absolu. Le titre du livre est d’ailleurs éloquent puisque La cicatrice du diable, c’est bien entendu la cicatrice que porte Cécilia. Le mal absolu donc, mais entouré d’un paquet de seconds couteaux qui ne sont pas piqués des vers eux non plus et qui se révèlent vraiment dans le dernier tiers du livre.

Et l’on touche là à une autre faiblesse. Les deux premiers tiers du livre (soit 200 pages en version Pocket) avancent à un rythme très lent sensé poser le décor et les personnages et faire monter la tension. Toutefois, le fait est que les personnages restent juste esquissés et que le décor se limite à une description acerbe du milieu de la production télévisuelle – peuplée d’égocentriques qui ne pensent qu’à se mettre des bâtons dans les roues –, et à celle de la vie de famille chaotique de Keller et de Milot. Si Laurent Scalese a de toute évidence voulu dégager son écriture des fioritures que l’on trouve trop souvent dans les romans français (en particulière les métaphores et comparaisons lourdes voire lourdingues), et y est arrivé, c’est pour aboutir à une écriture qui se veut sans doute d’une froideur clinique mais qui apparaît surtout plate. On ne trouve finalement rien de très original dans ces deux cents premières pages dans lesquelles l’intrigue avance bien lentement, pour peu qu’elle avance d’ailleurs, puisque Milot n’enquête pas vraiment, Cécilia Rhodes est toujours aussi méchante et Keller essaie de voir s’il peut tuer des gens sans que cela semble déranger grand monde.

Ce vide dans l’arrière-plan du roman, comme si les personnages, créés ex nihilo, évoluaient devant une toile blanche, est d’autant plus gênant que, jamais le lecteur ne se trouve en capacité d’imaginer quoi que ce soit : on lui présente des personnages et des situations en carton-pâte, sans vie, et on ne lui laisse pas un indice qui lui permette réellement d’exciter son imagination pour démêler un quelconque écheveau. Les scènes de sexe qui ponctuent le tout, qui ne laissent d’ailleurs rien à l’imagination puisqu’elles sont très explicites et ne sont là que pour montrer les rapports entre dominants et dominés, ne parviennent pas non plus à donner du sel à ce départ laborieux dans lequel l’imaginaire – puisque, rappelons-le, c’est de cela dont on parle sur ce site – semble se limiter aux noms étonnants des personnages (Lucie Drax, Cécilia Rhodes, Willy Tampa… autant de patronymes tout droit sortis du générique d’un film pornographique).

C’est en fait dans les cent dernières pages que tout s’accélère. Le lecteur frustré par la longueur de l’exposition de l’intrigue va alors avoir droit à une débauche de scènes violentes censées relancer l’action et, bien entendu, éclairer enfin les motivations des personnages : meurtre de prostituée, viols, femme battue, nécrophilie, assassinat d’enfants… Laurent Scalese, pour une raison mystérieuse, peut-être un oubli, n’évite finalement que la scène zoophile (compensée néanmoins par le meurtre du chat). Loin de nous l’idée de jouer la vertu outragée : certes, la violence est inhérente au genre et a son rôle à jouer dans l’intrigue. Le problème ici, c’est qu’elle est bien souvent gratuite, n’apportant pas grand ‘chose à l’histoire et même, devient parfois tellement outrancière qu’elle en devient risible. La scène essentielle du viol de Cécilia Rhodes, par exemple, qui devrait nous éclairer sur sa personnalité et, partant, sur l’intrigue elle-même, est tellement tirée par les cheveux, gratuite et dénuée de logique (des ouvriers décident, en débauchant, d’agresser une mère de famille en voiture en lui jetant un cocktail Molotov depuis leur camionnette avant de la violer devant ses enfants et de tuer ces derniers parce qu’elle s’enfuit) qu’elle en acquiert un potentiel comique indéniable, un peu à la manière d’un vieux slasher de série Z. C’est là un aspect d’autant plus gênant que le tout est saupoudré de quelques digressions sur des considérations politiques, en particulier une dénonciation du racisme par le biais de l’exposé des griefs de Hudelot vis-à-vis des étrangers, qui tombent souvent comme autant de cheveux sur la soupe, comme si l’auteur avait voulu ajouter un semblant de fond.

En fin de compte, le lecteur est dépossédé de l’histoire, ne peut se l’accaparer. Car le manque de cohérence, les éléments qui se révèlent d’eux-mêmes au fur et à mesure l’empêchent d’être, un tant soit peu, l’acteur de sa lecture. Tant et si bien que les traditionnels rebondissements finaux qui se succèdent sur les dernières pages n’ont finalement que peu d’impact et donnent surtout l’impression de venir encore charger un peu plus la mule.

La cicatrice du diable laisse un goût d’inachevé, l’impression d’avoir lu une esquisse de scénario, une suite de scènes pas forcément logique, un spectacle grand-guignolesque clés en main qui ne laisse finalement au lecteur que peu de possibilités de faire travailler sa propre imagination. Mais peut-être est-ce tout ce que l’on demande à ce genre de roman ?

Vertige, Franck Thilliez

Mon parcours avec les romans de Franck Thilliez est simple : j’ai bien aimé La chambre des morts quand je l’ai lu à sa sortie. J’ai trouvé abominablement mal écrit et construit Fractures, et je me suis laissée prendre à L’anneau de Moebius.

Je me considère comme une lectrice bon public, mais avec des limites : faire la part des choses entre le goût et le jugement de qualité.

Ceci étant posé, j’ai entamé Vertiges avec un seul a priori : moi aussi, j’ai vu les films Saw et The Hole.

Alors ? Vertige est un peu moins mal écrit que d’habitude, c’est à dire que l’auteur a réduit la voilure en matière de clichés. Les formules sont justes banales, les personnages pas plus surprenants qu’un discours de François Hollande, mais incontestablement, j’ai ressenti une certaine tension et j’ai cherché à comprendre le pourquoi du comment. L’inconvénient, comme je le disais, c’est que j’ai déjà vu le film. Donc, j’avais bien une idée de la réponse à une des questions centrales : où se cache le manipulateur qui a enfermé ces 3 personnes au fond d’une grotte ? Ne restait qu’à procéder par élimination.

« La puissance de l’imaginaire apporte bien plus que les longues descriptions orales ou visuelles », peut-on lire page 22. L’imaginaire n’a pas ici de place particulière, tout du moins pas plus que dans n’importe quel roman qui invente une histoire.

Vertige repose plutôt sur la sensation : l’angoisse et le suspense, respectant une construction en chapitres courts se terminant abruptement de façon à ce que le lecteur veuille savoir ce qui arrive ensuite. Un petit bonus est introduit avec quelques flashbacks sur l’histoire personnelle du personnage principal, l’alpiniste cinquantenaire narrateur du roman sur lequel plane un mystère (oui, le mystère plane, toujours, essayer de le faire flotter vous verrez).

La surenchère des éléments sensationnels visant à estomaquer le lecteur est évidente. La sensation est donnée par l’auteur, qui explique tout : la souffrance, la peine, le doute, la faim, la soif, le froid, la méfiance… La moindre pensée des personnages exposée par les mots. Chaque chose est à sa place, le chemin bien balisé, ces 3 êtres humains (et le chien !) enfermés avec peu de nourriture passeront par le catalogue attendu de réactions : combat, entraide, paranoïa, compréhension… Il n’y a aucune ouverture sur le monde, aucune vision d’ensemble, l’histoire reste centrée sur ces personnages dont la panoplie émotionnelle ainsi étalée ôte au final toute profondeur. La psychologie de base, l’un souffrant de la mort de son fils, l’autre de la maladie de sa femme et le troisième de sa vie de jeune sans repères, n’offre aucune surprise. Quand l’un d’eux meurt, le lecteur n’éprouve aucune perte, la seule réaction vient de la façon dont la mort arrive : horreur face à la souffrance, souffrance face au froid…

Les ressorts et le schéma global de l’intrigue sont abracadabrants (si vous êtes capables d’élaborer une vengeance comme celle-ci je note tout de suite de ne jamais vous fâcher), mais comme on ne peut décemment pas songer que ce soit fait pour être réaliste, ce n’est pas choquant. Vertige est là pour vous angoisser, vous balancer dans le gouffre aux côtés de Michel, Farid et Jonathan. Certes, le sujet aurait pu se prêter à un traitement des rapports humains en situation extrême, questionnant l’instinct, l’être civilisé, les rapports sociaux. Là n’est pas la matière de l’auteur, et à juger comme il s’égare dans un passage façon reportage de TF1, il ne vaut mieux pas : « Farid ne me lâche pas du regard. Je devine, rien qu’à la manière dont il serre les dents, un caractère bouillant, forgé par la rue. J’ai déjà vu des gosses de banlieues à la télé, cette colère brute collée à leurs traits. J’ai le sentiment que Farid est badigeonnée 9-3. Ghettos, tours, voitures brûlées. »

Voici donc un roman avec lequel je fais mienne la formule rituelle et vide de sens : j’ai été happée par le livre. Malgré les défauts du canevas. Mission accomplie pour quelques heures de lecture qui à défaut de bouleverser respectent le contrat ébauché.

Apocalypse, d’Eric Giacometti et Jacques Ravenne

L’histoire :

Après avoir retrouvé un dessin volé dans le cadre d’une enquête diligentée par l’Office central de lutte contre le trafic des biens culturels, le commissaire Antoine Marcas est chargé de restituer cet ancien butin nazi à son héritière légale, une vieille dame juive, originaire de Rennes-le-château et installée en Israël depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Suite aux assassinats de l’antiquaire receleur et des policiers chargés de sa protection, puis de l’héritière à Jérusalem, l’affaire se corse.

Il faut dire que cette esquisse préparatoire au Bergers d’Arcadie de Poussin n’est pas un dessin comme les autres. Il recèle un secret recherché par la secte deux fois millénaire des Judas brothers.

Sur les traces de leur maître spirituel (Judas en personne), les disciples de cette confrérie, dirigée de nos jours depuis New York par le président d’une puissante société américaine, se sont donnés pour mission d’accélérer la survenue de l’Apocalypse. Pour ce faire, ils doivent supprimer tous les messies qui se présentent sur terre (ces derniers étant reconnaissables au fait qu’ils naissent invariablement un 17 janvier).

Or, après notamment Jésus et Jeanne d’Arc (et bien d’autres qui mourront méconnus, car assassinés par des sbires de la société secrète avant d’avoir pu révéler au monde leurs prophétiques intentions), le dernier messager de Dieu doit être identifié grâce l’interprétation du sens de ce dessin. Interprétation qui mènera notre commissaire (accompagné de son ex et d’un couple de Judas brothers particulièrement retors) de Jérusalem à Rennes-le-château, fief de tous les mystères, dont celui que révèlera le décryptage d’un code sur le tombeau de Marie-Madeleine, situé dans une grotte à proximité du village à la réputation internationalement ésotérique.

Révélation qui, une fois Antoine Marcas débarrassé sans accros du couple de méchants Judas, nous guidera jusque dans un institut suisse chargé de veiller sur les messies de ce monde, du plus mythomane malade mental d’entre eux, à Gandhi, dont on apprendra qu’il y a fait un stage.

Le secret bien conservé dans les montages helvétiques, l’affaire est donc bouclée. Et le monde peut reprendre son cours normal, sous la férule d’un nouveau président des États-Unis afro-américain (et né un… 17 janvier).

Le contenu :

Si l’on s’entend pour définir le thriller comme un genre de récit dont le ressort narratif s’appuie sur la construction d’un suspense efficace, il faudrait commencer par dire que cet Apocalypse n’est pas, à proprement parler, un thriller. En effet, si nous retrouvons ici certaines des caractéristiques les plus artificielles du page-turner (chapitres courts alternant des intrigues parallèles convergeant vers une ultime scène d’action), on ne peut pas dire que le récit qui nous est livré ici soit tenu de bout en bout par une tension liée à une atmosphère ou à une mise en place d’un suspense de type psychologique, horrifique ou mystérieux. Il s’agit plutôt d’une enquête policière de type roman-énigme se concluant par un point culminant lié davantage à un emballement de l’action qu’à une tension narrative alimentant un insoutenable suspense. Et si la fin du roman évoque bien une forme d’apothéose à la Da Vinci code, force est de constater que la mécanique implacable mise en place par Dan Brown dès les premières lignes de son livre, distingue ce dernier de cet Apocalypse comme l’original de la copie (on pourra toujours émettre des critiques à l’encontre du roman de Dan Brown, il sera en revanche difficile de lui reprocher un manque de densité et de rythme).

Ici, la construction en alternance de chapitres très courts menant en parallèle plusieurs intrigues et époques, camoufle mal un défaut flagrant de choses à dire. Si bien qu’au bout d’une centaine de pages à peine, le dispositif perd de son efficacité, et le lecteur peut prendre conscience qu’il n’a en effet pas grand-chose à se mettre sous la dent, au niveau de l’action et des investigations de l’enquête proprement dite, comme des récits tordant (assez grossièrement et de manière souvent involontairement risible) les évènements historiques auxquels il est fait allusion (la crucifixion de jésus, le procès de Jeanne d’Arc, la décapitation de Louis XVI).

Le plus gros reproche qui peut être fait au livre reste cette incapacité à développer un imaginaire propre à évoquer du mystère. Les références sont là (secret millénaire, secte assassine, église camouflant un temple maçonnique, dessin codé, tombeau piégé, manuscrit sacré, menace d’apocalypse…), mais elles se multiplient sans parvenir à évoquer autre chose que des clichés sans épaisseur.

Le remaniement fictionnel de faits historiques, tordus au profit d’une intrigue poussive et des plus saugrenues, se fait de manière à tel point caricaturale (mais sans second degré manifeste) qu’on finit par songer qu’il aurait mieux valu éclairer le lecteur sur des évènements moins galvaudés et plus propices à l’expression originale de mystères inédits. Mais les auteurs semblent avoir préféré s’épargner cette tâche, au profit de références faciles à un imaginaire collectif traité sans subtilité ni profondeur. Les séquences d’époque, construites à l’aide d’ingrédients ne stimulant pas de plaisir lié au développement d’univers minutieusement reconstitués ou décrits en incitant l’intérêt et le goût pour l’Histoire et ses mythologies, évoquent un imaginaire au rabais utilisé pour servir une intrigue somme toute assez grotesque (les intentions apocalyptiques des Judas Brothers…) sans ajout de plus-value romanesque.

Cette manière de se référer à l’Histoire évoque ainsi davantage une forme d’exotisme et d’évasion bon marché (lié à différents lieux et époques : Paris aujourd’hui et lors de la révolution, Jérusalem de nos jours et il y a deux mille ans, New York de nos jours, Rouen à l’époque médiévale, Rennes-le-château aujourd’hui, la Suisse enfin) qu’un travail approfondi sur les périodes historiques et les univers abordés. Forme d’exotisme pseudo-divertissant qui nous renvoie moins à des littératures à l’imaginaire foisonnant, mystérieux ou inquiétant, qu’aux univers de James Bond, SAS ou Indiana Jones. Second degré en moins, à l’exception d’une pointe d’ironie du héros en toute fin d’histoire, comme pour excuser cette grotesque accumulation d’invraisemblable, atteignant un paroxysme intenable sans une dose, même à peine suggérée, de second degré : « - Nous avons eu en observation un certain Gandhi, que nous avons remis en circulation pour le plus grand bien de l’humanité. – Et le prochain, c’est qui ? demanda Antoine, goguenard. ».

Exsangue d’un second degré palpable qui aurait pu sauver ce produit commercial de l’ineptie la plus totale, et d’une densification de l’intrigue qui aurait pu atténuer cette impression générale de fadeur narrative, le récit s’enlise en remplissage (dialogues dénués d’intérêts entre le commissaire et ses collègues, son ex, et les autres personnages rencontrés pour les seuls besoins de l’intrigue ; descriptions insipides de lieux et d’époques trop brièvement esquissés pour inspirer des atmosphères fascinantes ; portraits de méchants dignes d’un Ian Fleming qui se serait pris au sérieux ; saupoudrage de références, notamment maçonniques, n’ajoutant rien au contenu de l’intrigue, mais donnant sans doute à percevoir que les auteurs se sont correctement documentés ; etc.) ; le tout artificiellement injecté pour faire durer une histoire qui se révèle, au fil des pages, de plus en plus simpliste – tout convergeant vers une ultime scène d’action et un dévoilement final tout aussi tiré par les cheveux (le tombeau piégé de Marie Madeleine et l’institut suisse, asile pour prophètes prétendants…).

Paresse imaginative, découpage en chapitres-rebonds et usage systématique de clichés tuant dans l’œuf tout développement possible d’un imaginaire romanesque motivant (ou clairement amusant), l’intrigue se retrouve aplatie dans le sens de la « référence à » plutôt que de l’invitation au mystère (et/ou au rire). L’écriture à deux mains accentue encore cette impression d’ensemble en donnant à percevoir, en filigrane, le fil d’un dialogue entre deux auteurs qui auraient été surpris en train de se proposer d’ajouter tel ou tel ingrédient, à tel ou tel moment de l’intrigue, et pour obtenir, sans trop d’efforts, tel ou tel résultat. Auteurs qui, chose plus grave, auraient également omis d’effacer les traces de cet assez grossier travail préparatoire devenu, en fin de compte, produit fini. À prendre (ou non ?) pour argent comptant, c’est la question qui demeure ; les auteurs, commercialement soucieux, sans doute, de ménager la chèvre et le chou, ne répondant pas clairement (entre absence d’ironie concrète, sérieux intenable et manque de densité de la formule) à cette question, ni dans le ton, ni dans les options adoptées par leur choix narratif : celui d’une recette pour produit de série ayant déjà fait ses preuves auprès d’un certain public (et connu également de bien meilleurs crus).

« La caméra avait zoomé sur le visage de Deparowitch dévoré d’un rictus de haine. Le mal à l’état pur. »

« Ne suis-je pas le Mahdi ? J’ai eu la révélation de Dieu lui-même. Je suis invincible. »

« Une irritation sourde monta en lui. Il se sentait déjà manipulé. »

La chambre des morts, de Franck Thilliez

Licenciés par leur entreprise, Vigo et Sylvain, ingénieurs informatiques, vandalisent ses locaux pendant la nuit. Sur le chemin du retour, grisé par ce coup de main réussi, encore chargé d’adrénaline, Vigo décide de faire un détour par un champ d’éoliennes afin de pousser un peu sa voiture, tous feux éteints, sur une longue ligne droite déserte. C’est là que survient l’accident. Les deux amis viennent de faucher un homme seul. Près du corps, une mallette contenant deux millions d’euros. Une véritable manne tombée du ciel alors que les difficultés financières s’accumulent pour Vigo comme pour Sylvain. Le cadavre est donc vite dissimulé et l’argent embarqué.

Sauf que rien n’est jamais simple : l’homme mort apportait une rançon aux ravisseurs de sa fille. L’enfant est assassinée et la pomme de la discorde solidement installée entre Vigo et Sylvain. Surtout, le meurtrier entend bien récupérer son argent et les enlèvements continuent.

 Après la lecture de Monster, de Patrick Bauwen, et de Carnages, de Maxime Chattam, nous continuons donc dans le thriller  (rappelons que les auteurs de la Ligue de l’Imaginaire n’en écrivent pas tous et touchent aussi au polar historique, au polar ésotérique, à la fantasy ou encore à la science-fiction ou à la fable philosophique pour Bernard Werber).

À la différence de ces ouvrages de Bauwen et Chattam, le roman de Franck Thilliez se déroule en France, et plus particulièrement dans le Nord-Pas-de-Calais où il vit. Ce choix lui permet d’ancrer son histoire dans une réalité bien plus palpable pour le lecteur français, et que l’auteur lui-même connaît intimement. C’est ce qui permet de donner une véritable chair aux personnages, mais aussi au décor. Ce faisant, en mettant en avant le contexte social particulièrement dramatique de cette région, et en peignant une atmosphère glaciale et sombre (l’action se déroule en hiver, aux alentours de Noël), Thilliez crée une ambiance pesante. Certes la figure imposée du tueur en série truste une grande partie de l’intrigue, mais la fragilité des hommes et des femmes face à une société en crise crée une trame de fond assez solide.

Le choix des personnages principaux participe de ce mouvement. On aurait pu s’attendre à une de ces très classiques visions du Nord dans lesquelles les médias à sensation se complaisent : alcoolisme dans les milieux ouvriers et leurs corollaires que sont abus sexuels, inceste… Au lieu de cela, Thilliez nous confronte pour commencer à deux chômeurs qui sont des ingénieurs informatiques, a priori équilibrés, amateurs d’échecs. L’un est un père de famille attentionné, l’autre un célibataire issu d’une famille ouvrière d’origine polonaise qui a de toute évidence beaucoup misé sur l’école publique et a réussit à faire que ses enfants s’extraient de ce milieu (Vigo, donc, est ingénieur, et son frère travaille dans la police scientifique). Ce sont leurs choix, leurs états d’âmes ou leurs rêvent qui détermineront leur parcours dans ce roman et les feront basculer ou pas du côté du mal.

Le héros du roman coupe aussi en partie aux clichés. Thilliez nous épargne le classique flic alcoolique et viril. Lucie Henebelle n’a rien d’un superflic. Brigadière, mère célibataire, elle se consacre sans compter à son travail et apparaît comme un personnage équilibré intégré à une équipe qui n’a certes pas beaucoup de considération à son égard mais sait tout de même reconnaître ses mérites.

Du côté du méchant, les choses sont un peu plus compliquées et, sans trop en révéler, on peut dire que là encore, Thilliez cherche à sortir des sentiers battus en en confiant le rôle à une femme avec, toujours, le désir de nuancer le personnage. Si elle est clairement malfaisante, elle obéit toutefois en partie à une logique qui n’a pas complètement à voir avec ce « mal absolu » qui hante moult thriller.

Ces éléments posés, parlons de la narration. Nos deux lectures précédentes se sont, en la matière, révélées extrêmement décevantes. On retrouve dans La chambre des morts des défauts dont on va finir par penser qu’ils sont inhérents à une grande partie du thriller français, en particulier l’usage de métaphores et de comparaisons qui apparaissent souvent pesantes (« Il régnait dans l’antre de chlorophylle une atmosphère de film à carnage », p.28[1]) ou enrobées d’un lexique difficilement compréhensible mais qui laissent transparaître une connotation de littérature fantastique ou d’horreur (« Le pandémonium avait rouvert les portes de sa cité infernale », p.269). Elles s’avèrent souvent agaçantes et parasitent parfois la lecture mais demeurent ici supportables, parce qu’elles ne s’accumulent pas d’une part, et en raison par ailleurs du rythme haletant qu’instille Thilliez à son roman dans lequel il démontre de réelles aptitudes dans l’art du « page-turning », pour oser un néologisme barbare.

Quelle place toutefois, dans tout cela, pour l’Imaginaire ? Ancré dans une réalité sociale, économique, géographique par un auteur qui apparaît d’évidence soucieux  de véracité scientifique, le roman peut paraître – si ce n’est pas le simple fait qu’il s’agit d’une fiction – bien loin de cet Imaginaire revendiqué. Il est pourtant là, un peu partout, en filigrane, dans l’utilisation de peurs solidement ancrées dans l’imaginaire collectif  (loup, croquemitaine…) et d’une manière plutôt efficace puisque Thilliez, malgré les métaphores parfois lourdes évoquées plus haut, laisse une certaine latitude à l’imagination du lecteur en suggérant plus qu’en décrivant les scènes d’horreur.

On regrettera la règle trop établie dans ce genre de romans des multiples twists finaux qui n’apportent finalement pas grand-chose à l’histoire et qui, pour certains lecteurs, peuvent même gâcher en partie le plaisir de la lecture au même titre que de trop grosses ficelles utilisées dans certains thrillers pour faire avancer l’enquête.

La chambre des morts est toutefois un roman réussi dans l’ensemble. Thilliez montre qu’il n’est pas besoin de placer l’intrigue aux États-Unis pour faire un thriller efficace qui n’est d’ailleurs pas sans rappeler les premiers romans de James Patterson dont Alex Cross est le héros. Un thriller honorable donc, qui aurait sans doute gagné à se terminer d’une manière plus classique mais qui s’avère être d’une lecture agréable.

 Franck Thilliez, La chambre des morts, Le Passage, 2005. Rééd. Pocket, 2006.


[1] Les numéros des pages citées se réfèrent à l’édition Pocket.

Les enfants du Néant, Olivier Descosse

A sa parution en 2009, Les enfants du Néant avait fait l’objet d’une campagne marketing pour le moins douteuse et qui avait suscité la polémique sur la blogosphère littéraire. De nombreux blogueurs et chroniqueurs avaient reçu une série de courriels expédiés par une certaine « Chloé Nolife », une adolescente mal dans sa peau et s’épanchant sur ses problèmes personnels. « Chloé » était en fait un subterfuge, censé illustrer les thèmes du nouveau thriller d’Olivier Descosse, lequel pour finir, apparaissait dans une vidéo, déclarant pompeusement « Chloé, c’est moi », avant de promouvoir son roman, une histoire « d’adolescents menant une vie parrallèle sur internet et impliqués dans une série de crimes particulièrement barbares. »

Lecture faite, et contrairement à ce que prétend l’auteur et la maison d’édition (dans un communiqué largement diffusé sur les blogs afin de clore la controverse), force est de constater qu’il n’est pas du tout question, sinon de façon superficielle, des « dangers d’internet », de « la confusion entre le monde réel et virtuel » ou de « l’influence des images et des jeux vidéo », mais d’un banal thriller reprenant le thème du profiler traquant un tueur en série particulièrement retors, et mettant en scène une série de meurtres perpétrés à travers toute la France sur des adolescents.

Du neuf avec du vieux

La littérature policière fonctionnant en partie sur des schémas préétablis, il serait idiot d’en faire le reproche à Olivier Descosse. On peut déplorer en revanche qu’il traite d’un thème déjà rebattu de façon si conventionnelle, alors même que les figures du profiler et du serial killer sont usées aujourd’hui, passés à la moulinette de quantité de livres, films, séries télévisées…

La trouvaille de fin et sa volonté de malmener un peu la figure du profiler omniscient (en faisant s’écrouler les unes après les autres ses certitudes et ses théories) n’y changent pas grand-chose : l’ensemble demeure très académique, pourvu des habituels ingrédients scénaristiques et stylistiques :
- meurtres spectaculaires accomplis avec « un luxe de barbarie » ; moult rebondissements.
- chapitres courts, nombreux dialogues, phrases nominales.

Le roman laisse donc une forte impression de déjà-lu/vu, et même, semble passé de mode avec sa typologie des tueurs en série - du serial killer au copycat en passant par le cross killer - et ses exposés crimino-psychanalytiques sur les motivations profondes du tueur, les rites purificateurs mis en oeuvre à travers ses crimes, son impuissance sexuelle, sa volonté de domination et son manque absolu d’empathie pour les victimes, considérées comme les simples objets de son fantasme etc… Olivier Descosse a révisé ses cours sur les sciences du comportement et entend nous le montrer, à tel point qu’on a parfois l’impression de feuilleter Les tueurs en série pour les Nuls.

Pour le reste, ni les personnages, ni le style, ni les thèmes abordés ne permettent de distinguer Les enfants du Néant d’un énième ersatz de roman policier à la sauce serial killer. En ce sens, l’intérêt qu’on est susceptible de lui porter se mesurera aussi au nombre et à la qualité des ouvrages du même type qu’on aura lus précédemment.

Soap-thriller

Manquant singulièrement d’épaisseur, les personnages principaux – Marchand et Julia – se caractérisent d’abord et uniquement par leurs « démons » intérieurs et leurs blessures forcément « béantes », autant de malédictions et de plaies mal cicatrisées que l’enquête - pourvu qu’elle soit résolue, et on sait qu’elle le sera – doit leur permettre de conjurer et de panser.

François Marchand (signes extérieurs de respectabilité : roule en 4X4 et possède un appartement parisien avec vue sur la Seine) est un ancien psychanalyste devenu profiler, à la suite d’un drame familial : l’un de ses patients a assassiné sa femme quelques années plus tôt. Cet homme l’avait menacé, et Marchand n’en a pas tenu compte. Dévoré par la culpabilité et en quête de rachat, il est rentré dans la police afin de stopper lui-même des tueurs psychopathes. Le reste du temps, il culpabilise encore, parce qu’il ne passe assez de temps avec sa fille, elle-même traumatisée par le drame.

Sa jeune collègue, Julia Drouot, joue le rôle de la fliquette de service. Jeune, aussi volontaire qu’inexpérimentée (c’est peut-être pour cela qu’elle se permet à tout bout de champ de braquer son flingue sur les témoins), elle aussi est marquée par un passé douloureux, son père ayant été condamné pour pédophilie lorsqu’elle était enfant. Elle est également très désirable, ce qui va nous permettre d’assister à l’inévitable histoire d’amour, et sa figure imposée : la scène de sexe. Scène dont on aurait pu louer l’effort sémantique si elle n’était pas d’un ridicule achevé. Je vous en livre quelques saillies : « Alors un désir fou monta en lui. Une coulée de lave qui le consuma jusqu’au vertige. » ; « Planté en elle jusqu’à la garde, François sentait son ventre frotter contre le sien. Deux silex polis, dont jaillissaient des étincelles. » ; « Julia l’avait emporté bien au-delà, jusqu’au point de fusion où les âmes se rejoignent. » Je ne sais plus quel écrivain a dit qu’il n’y avait rien de plus difficile à écrire qu’une bonne scène de sexe, mais je le crois volontiers, et il vaudrait mieux parfois s’en dispenser.

Le roman verse ensuite dans une sorte de soap (qui trouvera son apothéose au dénouement, j’y reviendrai), les deux tourtereaux se posant des questions existentielles (N’est t-il pas trop compliqué pour moi ? Pourquoi j’ai mélangé « boulot et cul » ? etc.) entre deux interrogatoires ou courses-poursuites.

Style & structure narrative

L’épisode amoureux est assez représentatif : un style versant trop souvent dans l’emphase et tout à fait banal le reste du temps (un exemple parmi d’autres : « L’Ange du Mal. Aussi attirant que le pêché, plus dangereux que la damnation. Son visage possédait une grâce noire, puisée aux sources mêmes de la perversité »).
C’est tout le problème : Descosse, comme tant d’autres, nous cause d’amour, de mort, de rédemption, mais avec tant de maladresses et sur un ton si grandiloquent qu’il est difficile de le croire – il s’exprime au premier degré mais on l’entend au second.

En tout cas de quoi alourdir et ralentir considérablement le rythme imprimé au roman, une succession rapide – et essentiellement linéaire - de fausses pistes, de revirements, de déplacements (on est bringuebalé entre Paris, Grenoble et Avignon)  qu’on peut éventuellement qualifier d’ « efficace », si tant est qu’on s’est pris au jeu. Mais si, comme c’est mon cas, on n’est pas « embarqué » dans l’histoire, alors on reporte son attention ailleurs, on remarque les traces de colle – c’est le bon pote de Julia qui s’avère être, ça tombe bien, un spécialiste du rock métal ; c’est ce hasard bienvenu qui fait que le père d’un des suspects a couché avec la première victime, ce qui au final mettra tout le plan de l’assassin par terre ; c’est ce SDF qui, vivant juste en face du domicile de la troisième victime (un squat situé juste en face d’une maison bourgeoise, dans un quartier huppé…), fait un témoin inespéré.
On est aussi plus attentif aux représentations sociales et symboliques nichées dans l’intrigue.

Le Bien et le Mal

Chez Descosse, les victimes, les coupables et les suspects (tous des témoins directs ou indirects) forment trois groupes distincts, clairement séparés par la frontière entre le Bien et le Mal.

- Les victimes sont des adolescents perturbés, tombés dans la prostitution, attirés par le satanisme (!!) ou anorexiques. Or, à aucun moment l’auteur ne donne véritablement à réfléchir sur la prostitution des mineurs, l’anorexie ou les tendances suicidaires chez les adolescents. Ces problèmes de société ne sont évoqués qu’en surface, sans profondeur de vue ni réelle mise en perspective. Au contraire, il donne plutôt le sentiment de surfer sur des sujets à la mode, équipé d’une compassion de circonstance.
Quant aux parents des victimes, ce sont des commerçants aisés, des catholiques pratiquants et un couple de bobos travaillant dans les médias. Soit.
- Les coupables (des adolescents, eux aussi, qui ont servi de rabatteurs à l’assassin) sont fascinés par le cinéma gore et d’horreur, et ont reproduit des scènes de films célèbres – Halloween, Vendredi 13, Les griffes de la nuit -, filmant leur crime afin de se faire une collection de snuff-movies (on apprend au passage que Orange Mécanique était « une ode dédiée à l’ultraviolence »). Eux n’auront droit ni à la vie sauve ni à des soins psychiatriques.
- Les suspects, même innocents, demeurent… suspects. A ce propos je dois dire que, plutôt que l’amoncellement de cadavres, c’est surtout l’accumulation d’amalgames grossiers, d’anathèmes et d’approximations qui m’ont fait frémir. Ainsi, l’enquête nous oriente successivement vers un pervers sexuel, des SDF drogués contrôlés par un fou furieux surnommé « Le Pitbull », puis des amateurs de rock Metal sitôt assimilés à des satanistes sanguinaires (au passage, les punks et les gothiques sont mis dans le même sac). Pour finir par impliquer un vieil anar : c’est par son intermédiaire que l’assassin et ses complices se sont rencontrés et ont fait copain-copain. Je vous laisse méditer sur les liens unissant la lutte armée d’extrême-gauche et les « boucheries perpétrées sur les ados qui pouvaient s’inscrire dans cette ligne de pensée ».

Dans cette même ligne de pensée, on peut aussi méditer sur quelques hautes considérations philosophiques annexes, comme quoi l’homosexualité est une « déviation psychique » et l’impuissance « un symptôme fréquent chez les travestis », sans compter que dans les « quartiers sensibles » « la mixité ethnique n’arrangeait rien ».

Ces schémas et ces raccourcis grotesques participent à mon sens d’un imaginaire figé, frelaté, un empilement d’images fortement connotées susceptibles, par leur charge émotionnelle et les fantasmes qui s’y rattachent, de capter à peu de frais l’attention du lecteur. On est sur le même registre lorsqu’il s’agit de la typologie des lieux (crypte, squat, cité HLM, boite de nuit peuplée de personnages interlopes, où résonne une musique diabolique…) et du champ lexical (« ténèbres », « La Bête », « l’ange du mal », « l’antre du diable », « Antéchrist », « vampire »). A la télévision, on parlerait d’un « fort potentiel d’audimat ».

On touche là un point intéressant : sans toutefois former un corpus idéologique – n’exagérons rien -, les idées que le roman véhicule, consciemment ou non, forment une représentation du monde. Fragmentaire, simpliste, contestable, certes, mais une représentation tout de même, ce qui entre en contradiction avec les discours des membres de la Ligue de l’Imaginaire, dont la seule ambition, disent-ils, est simplement de « raconter des histoires », en dehors de toute contingence politique ou sociétale.

Ces amalgames et jugements à l’emporte-pièce n’ont, à mon grand étonnement, soulevé aucune objection ni commentaire dans les nombreuses chroniques (positives ou négatives) que j’ai pu lire sur les blogs ou dans la presse. Nulle part il n’en est fait mention. Les lecteurs ont-ils considéré ces éléments comme de simples et innocents gadjets romanesques ? En ont-ils fait abstraction ? Le thriller serait-il à ce point considéré comme un pur divertissement qu’il est inutile de s’intéresser au « fond », aux thèmes éventuellement développés ? *

Toujours est-il qu’ici, tous les élements du récit – la complexité des personnages, la vraisemblance des situations, la richesse de la langue… – sont sacrifiés et soumis à un seul impératif : l’action, la vitesse, et cette volonté permanente de happer le lecteur, coûte que coûte, quitte à dire n’importe quoi. Aller vite, même si ça ne mène nulle part, si ce n’est vers la révélation du coupable et son arrestation.

Ze power of love

Après avoir épuisé plusieurs pistes et suspects, l’enquête finit par désigner comme l’assassin… la propre fille de Marchand. Un coupable attendu, hélas, c’est l’ennui avec ce type de roman policier où tous les éléments revêtent une signification : lorsque les « signes » sont trop visibles, le suspense s’en ressent. On finit donc par se douter que la fille du flic, mentionnée ou présente à plusieurs reprises, aura un rôle à jouer, celui de victime ou de coupable. Or, plus Marchand patine, plus on comprend que le meurtrier fait partie de son entourage. A partir de là, et après avoir fait le tour des protagonistes, il ne reste guère qu’une possiblité…

La confrontation finale donne lieu à une scène abracadabrantesque, un règlement de comptes familial durant lequel la jeune Charlotte explique à son papa qu’elle a méthodiquement organisé tous ces meurtres et ces mises en scène macabres simplement pour le punir, le jugeant responsable de la mort de sa mère. Rarement on aura vu révolte adolescente plus disproportionnée et sanguinolente…

Alors qu’elle le menace d’une arme et s’apprête à le tuer, Julia surgit fort à propos, volant au secours de son nouvel amoureux. Une fois Charlotte mise hors d’état de nuire (elle est blessée, pas tuée), il est temps de consoler un François encore sous le choc : Julia sera l’instrument de sa rédemption – « Elle savait que sa seule force serait dans son amour. Elle le sentait grandir, se déployer, balayer les obstacles que sa raison dressait. Cet homme avait touché son âme. (…) Le vent siffla dans les arbres. Un souffle glacial et pur qui semblait vouloir tout laver. » 

Un dénouement au goût de guimauve qui vient clore un pâle divertissement d’une grande pauvreté romanesque, où s’entassent idées reçues, poncifs racoleurs, personnages monolithiques, raccourcis grossiers, coupable improbable et jargon psychanalytique. N’en jetez plus.

Les enfants du Néant / Olivier Descosse (Michel Lafon, 2009)


* Dans une interview parue dans le dernier numéro de la revue Mouvements (« Du polar à l’écran, normes et subversions »), le romancier Jean-Paul Jody expliquait notamment, à propos de son thriller La route de Gakona : « Du roman, la presse, les blogs et les lecteurs n’ont retenu que les scènes d’action. Il y a des moments où il faut faire des choix et je vais cesser de passer des heures en documentation pour donner libre-cours à ce que j’aime bien faire par ailleurs, c’est-à-dire des scènes d’action assez originales. Ce qui a été plébiscité dans La route de Gakona, c’est l’aspect polar et pas du tout l’aspect informatif ».

 

La Promesse des ténèbres de Maxime Chattam

L’histoire :

Brady est journaliste indépendant. Il jongle d’un grand reportage à l’autre, possède un appartement luxueux à Brooklyn et roule en 4×4 BMW. Une nouvelle opportunité de reportage sur le milieu du X l’amène à rencontrer (dans une ruelle sombre) une jeune hardeuse qui l’envoute quasi instantanément, mais se suicide devant lui lors de leur rencontre (dans la ruelle sombre). Explications : elle a rencontré des démons. Choqué par cette scène (et l’effet que lui a fait cette actrice de films pornographiques), Brady est pris de panique à l’idée de devoir se rendre à la police. Il décide d’enquêter clandestinement.
Sa femme, Annabel, flic à Brooklyn, est quant à elle officiellement saisie de l’affaire. Alors que les investigations vont piétiner, côté flics, Brady va se retrouver à la poursuite de la Tribu (un groupe d’individus mi-SDF, mi-vampires, mais, quoi qu’il en soit, des « bêtes sauvages »). Après une recherche qui nous mènera des bas-fonds de la production pornographique New-Yorkaise à Oz (pays souterrain peuplé de SDF, drogués et autres paumés qui y vivent en autarcie), Brady finira par venger la si-mystérieusement-envoutante Rubis, sans succomber à la tentation (c’est-à-dire, sans avoir trompé sa femme).
Mais si notre justicier aura su résister au Mal (ce que l’homme a de plus primitif, sa volonté de jouissance absolue), il n’en aura pas moins mis un pied dans une forme d’adultère symbolique : il a été attiré par les ténèbres en poursuivant cette enquête (et il a menti à sa femme…). Conséquence de ce passage du côté obscur, il finira par être rattrapé par la jalousie du coéquipier d’Annabel, qui, dans un dernier rebondissement intervenant à la toute fin du livre, viendra punir notre conducteur de 4×4 : Jack a tout suivi depuis le début mais compris les choses à l’envers (il pense que Brady est un méchant).
Une fin qui aurait pu évoquer cette ironie du sort familière au second degré d’un Hitchcock ou des frères Cohen, mais ici non, apparemment pas de place pour la diversité des degrés de lecture. Les dernières pensées de Brady, face à son bourreau Jack, seront, à l’image du reste du récit, très premier degré : « Il comprenait à présent qu’il ne pouvait s’équilibrer dans l’obscurité. Il s’était laissé dévorer par l’ombre. Il avait écouté la promesse des ténèbres. Celle-là même qui guidait Jack Thayer à l’instant. Cette source bouillonnante en chaque homme. »

Au pays où l’invraisemblable ne tue pas… le lecteur : 

On l’aura compris, dès les premières pages, et les premiers arguments narratifs campés par l’auteur, un constat s’impose, côté lecteur : qui veut poursuivre la lecture de cette Promesse des ténèbres devra, soit passer outre, soit ne pas se rendre compte du manque de crédibilité presque offensant (pour le lecteur un tant soit peu attentif) de cette mise en place grossièrement amenée de l’intrigue.

Non, sans plaisanter, vous, si vous étiez grand reporteur habitué à couvrir les évènements les plus violents de la planète, et que vous vous retrouviez, dans le cadre d’un projet de reportage, le témoin d’un suicide – même d’une actrice de X, même dans une ruelle sombre –, vous paniqueriez au point de ne pas aller voir la police ?
Non ? Allez ?…
Et même si la personne à qui vous faites le plus confiance au monde (votre femme elle-même) était flic ?
Bon, OK, alors dans ce cas-là vous pouvez continuer la lecture.
Mais dans le cas contraire, la suite vous sera tout aussi difficile à gober que ce premier tour de passe-passe grotesque – et cumulatif, car votre femme va bien sûr se retrouver saisie de l’affaire, mais ne découvrira rien, même lorsque venant perquisitionner au domicile de la victime, vous serez caché je ne sais où dans l’appartement, mais, quoi qu’il en soit, votre femme et son coéquipier ne vous y trouveront pas : « Une peur primitive. Le cœur battant, le sang bouillant, le souffle court, l’esprit asphyxié et le champ de vision qui se rétrécit en même temps que les alternatives. Voilà ce que Brady avait expérimenté dans cet appartement. Il s’en était fallu de peu qu’il soit découvert »…

Bien sûr, une certaine forme d’acceptation tacite de l’invraisemblable est souvent nécessaire à la lecture d’une œuvre de littérature de genre. Elle en est même un des éléments inhérents au code et aux possibilités d’en jouer à l’infini (dans la prouesse imaginative, le second degré, l’inventivité ou la singularité des mises en place de l’intrigue, la création d’atmosphères, etc.). Beaucoup de grands auteurs populaires (Fred Vargas, pour n’en citer qu’une, contemporaine et française) en jouent très bien, sans que cela ne choque personne (du moins, pas à ce point-là).

Car, ici, nous sommes dès le départ en présence d’un « exercice de style » (il faudra sans doute, du coup, lui trouver un autre nom) plaçant tout cela – tout ce qui fait la qualité et l’intérêt d’un livre (de littérature en général, comme de littérature populaire en particulier) – à son degré le plus proche du zéro pointé.

Saupoudrage à tous les étages :

De la scène du couple venu passer une nuit dans un chalet isolé (et encercler de personnages malveillants) au rendez-vous donné par les méchants-démons-monstres dans un cimetière, en passant par l’évocation de l’indice ésotérique (un pentagramme, retrouvé chez les victimes, qui se révèlera être une fausse piste, mais peu importe, il aura provoqué – c’est ce que recherche l’auteur – ce « choc émotionnel » à la surface du cortex des lecteurs les plus influençables, capables d’être touchés par cette simple évocation, même quasi gratuite, mais en fait à très haut pouvoir de rentabilité, du fameux indice ésotérique), l’intrigue est ainsi saupoudrée d’ingrédients qui lui sont artificiellement injectés et jamais concrètement approfondis.

Nos méchants sont certes un peu vampires, mais pas trop (du coup, on loupe complètement le potentiel allégorique de la figure du vampire, sa puissance d’évocation sexuelle, notamment).

Notre couple passe bien une nuit encerclé par des démons dans un chalet isolé (Brady en profitera même, le bougre, pour manœuvrer son X5 dans la neige), mais il ne faudra pas s’attendre à une ambiance à la Stephen King, ni même à la Mary Higgings Clark (encore moins à la Massacre à la tronçonneuse ou à la Nuit des morts-vivants).
Il faut dire que les quelques pages consacrées à cette séquence ne suffiraient pas à développer une telle ambiance. Et l’auteur, malgré quelques efforts caricaturaux pour tenter d’y faire allusion (dont, faute de mieux, la référence directe à Shining dans un dialogue du couple), ne s’y engagera pas plus que ça.

Ce procédé, représentatif d’une incapacité de l’auteur à créer des atmosphères singulières, sera repris une autre fois à propos de la description de quartiers de New York sensés être dépeints comme étant particulièrement glauques : « Il songea à l’ambiance du film Angel Heart. Non, à côté, le film de Parker pétille de joie ! » On appréciera l’effort, la belle leçon de littérature, la grande preuve d’immodestie…

Cette démarche parait répondre à un besoin plus large de cautionnement visant à pallier des manques. D’inventivité, dans les deux cas déjà cités. De profondeur des réflexions abordées, en ce qui concerne les citations proposées sous chaque titre d’une nouvelle partie (Nelly Arcan, Oscar Wilde, Dante… rien que ça !). Ou encore d’authenticité, s’agissant de la référence, mentionnée en fin de livre, à la réalité du monde souterrain de New York. Référence visant à cautionner une forme de « réalisme » revendiquée dans cette postface. Sauf qu’il ne suffit pas d’indiquer « de véritables adresses », ni de se référer à un monde qui existe vraiment pour rendre un récit plus crédible, ou réaliste, ni, encore moins, pour rendre compte de la singularité et de la complexité de ce monde (ici, celui des sans-abris new-yorkais). Ce qui ne semble d’ailleurs pas être le but de l’auteur dans sa description à tendance plutôt fantastique de Oz. Mais alors, pourquoi ce besoin de cautionnement ?

En dehors du simple effet vendeur, sans doute justement parce que nous sommes à des milliers d’encablures, et de cette réalité du monde des SDF de New York, et de toute forme de littérature capable de développer une analyse sociale d’envergure au sein d’une fiction populaire (loin, donc, très loin, et du Germinal d’Emile Zola, et des Misérables de Victor Hugo, et de… tout un tas de choses, en fait).

On regrettera donc que ne soit pas développé plus que ça la description de ce monde souterrain, qui constitue le passage potentiellement le plus attractif du livre, mais est, une fois de plus, convoqué par l’auteur dans le seul but d’injecter une dose adéquate (c’est-à-dire infinitésimale) d’imaginaire pseudo fantastique à haut pouvoir de rentabilité. Évocation d’un monde des ténèbres qui permet également de justifier l’irrésistible coup de force des cercueils dans lesquels dorment (le jour, bien sûr) les membres de la Tribu. Retour à la case cliché, sans intention de renouveler, ni de parodier le code : premier degré oblige…

Vous croiserez aussi, dans cette Promesse des ténèbres, des jeunes femmes qui subiront des sévices sexuels. Mais il ne faudra pas vous attendre à d’insoutenables scènes de sadisme, de ce point de vue là non plus : « Rubis était là, au milieu, assise sur une table en pierre ressemblant à un autel. Entièrement nue. Un corps sculptural, parfait. Des silhouettes bougeaient à l’arrière-plan. Des ovales pâles percés de deux trous obscurs. Une forme ronde s’ouvrit en bas des ovales, sur des crocs luisants. Des visages de squelettes. La Tribu. »

De ce type de scènes – la plupart du temps amenées par des détours scénaristiques bien trop gros pour ne pas évoquer de purs prétextes à hameçonner le lecteur crédule –, le récit de la Promesse des ténèbres foisonne. Pour ainsi dire, il n’est fait que de ça.

Narration post-it, points d’interrogation et fastfood littérature :

Le style, toujours sur le même ton, est sans profondeur, sans variation de degrés, sans  nuances ni grains. D’une manière générale, le principe est que tout doit être prémâché pour le lecteur.
En dehors des fameux rebondissements de fin de chapitre (et de livre), tout est dit à l’avance et pré-pensé par la narration.

Le couple reporteur/fliquette est présenté comme étant en fin de passion. Cela nous est annoncé par le narrateur plutôt que par l’évolution de l’intrigue, l’ambiance et les dialogues. Et il en va ainsi de tous les autres évènements.

La rencontre de Brady avec l’actrice porno : elle est belle, on nous dit à l’avance qu’il est fasciné par elle : « Comment une fille si belle, au regard si pénétrant, pouvait en être arrivée là ? Elle possédait quelque chose de plus que la plupart des gens qu’il croisait. Une brillance, une lucidité qui éclairait tout son être. » Mais cette fascination n’est pas dépeinte dans sa nature singulière, ni amenée par l’action, juste annoncée. Elle arrive toute prête, toute fabriquée, comme un repas à emporter qu’on devrait gober vite fait et sans trop réfléchir.

Si bien que le lecteur perspicace et curieux s’ennuie, car rien ne lui est donné à penser de sa propre initiative. Les hypothèses narratives ne proviennent pas de sa perception de l’ambiance, des rapports entre les personnages, des non-dits, mais d’une série incessante (et, de mon point de vue, insupportable) d’introspections : du personnage principal, des flics entre eux, du narrateur lui-même. Cette solution de facilité (résumant le style de Maxime Chattam à l’usage du point d’interrogation à répétition) prive le lecteur de toute possibilité de se poser les véritables questions. Notamment la première d’entre elles : est-ce que tout cela tient debout ? Puis toutes celles se rapportant à une réflexion de fond sur les thèmes abordés : la pornographie, la sexualité, le Mal, etc.

A ce rythme, il est aisé de faire croire que les choses ne sont pas courues d’avance (ce qui est toujours en partie le cas dans un récit de fiction, bien sûr, mais pas seulement, et encore faut-il y mettre les formes). Ici tout est dit et le suspense comme la réflexion sont à leur degré le plus appauvri : il va se passer quelque chose, je te l’annonce à l’avance et j’accumule les points d’interrogation pour que tu tournes les pages. Forme d’escroquerie littéraire d’autant plus aboutie qu’elle ne se donne pas la peine de développer l’enrobage, ni, encore moins, de révéler du contenu.

Autre exemple, celui du thème des vampires. Cette hypothèse fantastique n’est pas révélée au fur et à mesure par une atmosphère de doute qui permettrait au lecteur de réellement frissonner à l’idée d’une inquiétante présence de l’étrange dans le réel.
Cela nous est annoncé dans un dialogue (« Les démons. Je n’y ai jamais cru jusqu’à ce que j’en rencontre. Les démons existent, pour de vrai, pas le folklore de Halloween, mais les vraies créatures de Satan. »), puis inlassablement martelé, de la même manière que toute une série de mots, dont il faudrait préciser à l’auteur qu’il ne suffit pas de les répéter au fil des pages pour qu’ils finissent par signifier quelque chose de concret (ténèbres, monstres, bêtes sauvages, le Mal…).

Le lecteur n’est pas amené à découvrir cette présence démoniaque par une véritable construction littéraire, un univers qui se révèlerait ténébreux au fur et à mesure de sa découverte effective par le lecteur.

Aucune angoisse ne plane au-dessus des personnages. Aucune atmosphère malsaine ne prend réellement le pas sur leur vie.

Au fur et à mesure de la lecture, la redondance des effets d’annonces diffère la description concrète du côté obscur, qui n’adviendra finalement jamais (même dans la description des souterrains de Oz, qui aurait nécessité de prendre une place majeure dans le livre, plutôt que d’être un simple ingrédient de plus), car tout est toujours réduit à un récit sans nuances, qui raconte tout sans décrire objectivement ni donner corps à quelque chose de réellement inquiétant.

D’effet d’annonce en effet d’annonce (« Trop dangereux pour être filmé. De quoi s’agissait-il ? Était-ce derrière ces murs que reposait ce secret ? »), tout se réduit à la répétition d’une promesse non tenue.

Le lecteur est forcé de se retrouver dans une situation d’attente et d’aliénation à une succession d’effets grossiers consistant à nous prévenir qu’on va basculer dans les ténèbres dans les prochaines pages, puis, à la fin du livre, à nous attester qu’on a bien basculé dans les ténèbres (« Il s’était laissé dévorer par l’ombre. Il avait écouté la promesse des ténèbres. »). Je reste, pour ma part, extrêmement dubitatif sur ce point. D’ailleurs, si cela avait réellement été le cas, à quoi bon éprouver ce besoin de le préciser ? La naïveté supposée du lecteur ? Et/ou la nécessité, pour l’auteur, de dissimuler le fait que tout cela ne soit qu’un assez mauvais simulacre ?

Les intentions narratives à ce point perceptibles, on comprend mieux pourquoi les rebondissements ne peuvent nous être amenés que de façon totalement factice. Aucune subtilité dans la manière de saupoudrer l’intrigue de faux indices ou de fausses pistes, car le lecteur n’a pas la place de penser par lui-même. L’auteur ne lui propose pas non plus de divertissements dans le divertissement. Il l’enchaîne à des rails qu’il doit suivre en avançant dans un imaginaire déjà tout imaginé, sa perspective de penser guidée par des œillères.

Débauche d’ingrédients accolés les uns aux autres à la manière d’un patchwork dont les éléments ont été chipés par-ci par-là, cet archétype de littérature commerciale nous amène à nous demander si l’auteur n’écrit pas ses romans à coups de post-it : allez chercher l’indice ésotérique au pressing ; penser à rapporter un soupçon de fantastique ; ne pas oublier d’aller arracher une page de Stephen King à la bibliothèque municipale (lui au moins, après tout, se revendique ouvertement auteur d’une littérature fastfood – dans une formule dont il a le secret, et dont on reconnaitra, et l’empreinte d’ironie, et la remarquable preuve d’humilité : « Je suis l’équivalent littéraire du Big Mac avec des frites »…).

Imposture littéraire et banale pornographie :

L’ensemble de ces éléments (qu’ils soient liés aux techniques de saupoudrage d’ingrédients à haut pouvoir de rentabilité ou de littérature de genre – version degré zéro – à ingérer « vite fait ») contribue à faire de cette Promesse des ténèbres non pas un exercice de style, mais une imposture littéraire.

Ce qui ne signifie pas que cette imposture ne trouve pas ses lecteurs, amateurs, ou, mieux encore, fans inconditionnels. Bien au contraire, puisque l’objet est prévu à cet effet : celui d’atteindre le potentiel le plus large possible de séduction à moindre coup.

Ce qui nous amène à nous poser la question du rapport entre cette forme de littérature formatée et la plus banale des pornographies.

Comment fonctionne habituellement une œuvre pornographique ? Prenons l’exemple d’un film. C’est d’abord un titre, qui nous promet de nous livrer un contenu mêlant l’interdit au fantasme. C’est ensuite une mise en scène sans profondeur, mais qui nous donne un échantillonnage complet de ce qu’on peut s’attendre à trouver de plus stéréotypé dans une telle œuvre. Soit, un saupoudrage de scènes prévues pour provoquer facilement l’excitation d’un public ciblé : fellation, puis pénétrations suivant différentes postures, s’enchainant sans autre intention que de prolonger l’excitation du spectateur (mâle), jusqu’à la scène d’éjaculation faciale, en forme de bouquet final.

En fin de compte, un produit de consommation commercial réalisé sans exigences, ni recherche d’innovations stylistiques. Et pour le spectateur (un tant soit peu honnête et pourvu d’esprit critique), la sensation de n’avoir pas atteint grand-chose. D’avoir été plutôt dupé, face cette lentille grossissante qui ne l’aura paradoxalement pas rapproché, ni d’une expérience approfondie de son objet (le plaisir charnel), ni de son fantasme, l’usage du gros plan pornographique ne laissant aucune place à un imaginaire capable d’élever le fantasme à la hauteur d’un art.

En guise de bonus, quelques perles :

« Brady serra les poings sous la table, la nausée à la lisière de la gorge. »

« Le dernier artefact de la civilisation l’implorant de ne pas poursuivre ».

« La bouche s’ouvrit en grand sur des crocs luisants. Le regard blanc s’alluma, habité d’une joie couleur sang ».

« La Tribu produisait à l’échelle sexuelle ce que notre monde encourageait ailleurs : le toujours plus. La surenchère consommatrice. »

Fractures de Franck Thilliez

Dans le Nord de la France, la jeune Alice Dehaene va devoir affronter le petit monde dans sa tête pour tenter de comprendre le puzzle de sa vie et, du même coup, aller mieux : entre une sœur jumelle morte il y a dix ans mais qui n’est pas tout à fait morte, son père qui tente de se suicider à coups de couteaux et se rate, sa mère en fauteuil roulant qui souffre d’un Locked-in-Syndrom (LIS), un mystérieux homme catatonique trouvé à un arrêt de bus, son psy personnage clé et qui cache des choses, une assistante sociale curieuse qui cherche à comprendre et un petit ami dans le social qui cache aussi un terrible secret…

A la lecture de Fractures je n’ai pas du tout accroché. Dès le début de ce deuxième roman, je me suis prise en main pour avancer péniblement dans cette histoire complexe en personnages, en rebondissements et en surenchère de situations improbables. Du coup j’ai mis un mois et demi a lire 375 pages (écrit en gros !). Et tout le temps de ma lecture je me suis posée cette question : « pourquoi est-ce que je n’aime pas ce roman ?»

Pourquoi, dès les premières lignes, mon cortex a-t-il rejeté en bloc cette histoire ? Moi qui étais positive sur le fait que F. Thilliez avait une écriture aboutie et sûrement la plus intéressante de la Ligue de l’imaginaire

Et c’est vrai. Sur la forme, son écriture et son style ne sont pas désagréables. L’écriture est fluide, le roman est bien écrit, le style du thriller est au rendez-vous : des chapitres courts et efficaces, des intrigues, des rebondissements….alors ?

Le fond ! Je me suis arrêtée sur la quatrième de couverture, attirée par l’histoire des jumelles (étant moi-même jumelle) et par le côté drame psychologique de l’intrigue. Mais ses multiples personnages ne sont pas attachants et surtout l’histoire résonne comme une fausse note.

L’héroïne Alice Dehaene est une jeune fille faible, molle, qui toute sa vie a subi et accepté son sort, et ce qu’elle accepte – on finit par le comprendre plus le roman avance –, c’est le pire… Elle suit une psychothérapie depuis un an pour comprendre sa vie et aller mieux (on n’a qu’une envie c’est de lui mettre des baffes…)

Son père Claude Dehaene est un homme brisé par les reportages journalistiques sur les guerres et les conflits et toutes les horreurs qu’il a vu – on finira par le comprendre aussi –, auquel il a pris part. A son retour il devient un monstre pour sa famille «qu’il aime a sa façon».

Le psychologue d’Alice, Luc Graham, est pour moi le personnage le plus crédible et le plus réussi du livre même si lui aussi a une histoire incroyable qu’il trimbale comme la peste et qui le rend «mauvais».

Nous sommes donc éparpillés au milieu d’un grand nombre de personnages dont on se doute évidemment qu’à terme, ils seront tous liés les uns aux autres. Notons aussi la sœur jumelle d’Alice: Dorothée (qui n’est autre, on le comprendra très vite, qu’Alice elle même). Si !

Car le voilà le côté psychologique du roman et, attention, vous en vouliez ? En voilà ! Le dédoublement, la dissociation, les désordres de la personnalité, la psychose, la névrose phobique, l’hystérie…Tout le roman repose sur cette jeune fille qui partage sous son crâne d’autres personnes, et cela afin d’échapper aux tortures mentales et physiques que lui inflige son père. Elle va donc survivre en se créant différents dédoublements de la personnalité et cohabiter non pas avec un, ni deux, mais quatre personnages (avec elle ça fait cinq). Cela justifie que F. Thilliez nous inflige régulièrement – et notamment dans son épilogue – des cours indigestes pour nous montrer qu’il maîtrise son sujet «psy» sur les traumatismes psychiques, les fugues dissociatives, les troubles de l’identité, avec études américaines à l’appui.

Et cette psychologie excuse tout. Le roman est noir et les personnages, qu’ils soient passifs ou actifs, ont tous des excuses pour être ignobles voire pourris. Claude torture sa fille mais est lui-même un traumatisé de la guerre. Luc a tué pour sa famille, mais cela est justifié par la douleur de sa vie détruite. Alexandre a été le tueur accidentel d’une petite fille, mais il est lui aussi un papa. La mère d’Alice, qui ne s’est jamais intéressée à sa fille est victime du LIS, Fred, le petit ami d’Alice par qui viendra le rebondissement final, a été torturé par son père… Tous bourreaux et victimes, tout n’est qu’un jeu de miroirs qui finit en éclats dans la tête d’Alice.

En conclusion, je saisis mieux pourquoi je n’adhère pas à ce livre. Les personnages sont trop : trop gentils, trop méchants…Trop nombreux et sans subtilités, ils sont des caricatures esquissés sans profondeur, sans nuances dans leur vécu et aucune réflexion dans leurs actions. Tout le livre nous gave de psychologie, mais n’apporte aucune réponse ni réflexions dans le drame où tous vivent leur vie.

L’effet « psychologie » est indigeste et comme tout repose dessus, se dégage une impression très nette de pièce montée ou rien ne colle, une histoire où il est impossible d’entrer. Je m’étonne d’avoir été bien plus investie dans Le louvetier (où l’écriture n’est pourtant pas aussi bonne que celle de F.Thilliez), où l’imaginaire prenait des formes féeriques, historiques… Ici l’imaginaire est glauque, et le vice nous ramène à la réalité la plus crue, le tout emballé dans un paquet du Manuel de psychologie expliqué aux débutants.

Enfin, je note comme ironique la dernière phrase de l’auteur « car n’oubliez pas qu’une histoire continue à exister même lorsque la dernière page du roman est tournée…». Je tourne la dernière page et pour moi, ce roman si long à lire sera très vite oublié…

 

 

 

 

 

 

Carnages, de Maxime Chattam

Lamar Gallineo, inspecteur de la police de New York se trouve confronté à une bien singulière affaire. En l’espace de quelques semaines, trois lycéens font un carnage à l’arme à feu dans leurs établissements respectifs avant de se suicider. Il semble toutefois que, si les bourreaux présumés se sont donnés la mort, il y ait un lien direct entre ces trois affaires et Lamar va tenter de mettre fin à cette série de massacres. 

Commençons par expliciter notre choix. Pourquoi s’intéresser à ce roman de Maxime Chattam plutôt qu’à un autre ? Pour deux raisons qui tiennent en une : il est court.

Il est court – à peine un peu plus de 80 pages – et une première tentative il y a quelques années de lire un roman de Maxime Chattam (In tenebris) avait tourné court aux environs de la page 30. Choisir un roman court était donc le garant d’une lecture complète.

Il est court, et cela semble changer du gros de la production de la Ligue de l’Imaginaire dont les auteurs publient couramment des livres qui dépassent allègrement les 400 ou 500 pages. Il est donc intéressant aussi de voir comment un auteur qui publie généralement des romans assez longs va trouver à resserrer une intrigue. Dans ce collectif d’auteurs qui affirme son désir de tenir le lecteur en haleine, le fait de lui offrir un roman court peut apparaître comme un moyen de maintenir une tension importante. Cela nécessitera bien sûr une construction sans failles et une économie de moyens. Alors, pari réussi ?

Parlons donc pour commencer de la narration. Et passons assez vite sur les questions de style. D’une manière générale, l’écriture de Chattam apparaît relativement fade avec une certaine propension à la métaphore et à la comparaison maladroitement grandiloquentes (« L’établissement ressemblait à un golem de pierre agenouillé, des tentacules de pierre à la place des bras s’étalant entre des flaques de bitume et des nappes d’herbes », première phrase du roman, p. 9 ; « Des bouteilles d’alcool et de soda jonchaient le sol comme la flore apocalyptique de ce bunker », p.80 ; « Le canon beugla, vomissant sa gerbe d’acier en fusion », p.83), ainsi que, régulièrement, à une syntaxe et une sémantique peu claires, voire approximatives : « Toute la ville tremblait dans l’incompréhension », p. 27 ; «Un obscur secret se tramait derrière tout ça », p. 39 ; « (…) personnes suspectées d’être impliquées dans des activités ou une doctrine néonazies ou apparentées », p. 75 ; « La haine s’empara de son faciès », p. 82.

Ces scories existent bel et bien et peuvent s’avérer agaçantes mais elles restent toutefois supportables, la faible longueur du récit et la nécessité de le faire avancer rapidement empêchant de fait les longs développements dans lesquels elles pourraient faire leur nid.

Cela nous amène nécessairement à la question de la dynamique du récit ; dynamique que la structure courte dudit récit rend primordiale. Et c’est bien là que le bât blesse. Maxime Chattam développe une intrigue qui, nous l’avons dit, se déroule sur plusieurs semaines. 18 pages sont consacrées au premier massacre, une cinquantaine à la résolution de l’affaire. Entre les deux, il reste à peine un peu plus d’une douzaine de pages pour évoquer les débuts de l’enquête et les deux autres massacres. Donc, l’auteur coupe, élude. Un procédé qui pourrait éventuellement tenir la route avec une histoire simple. Mais Maxime Chattam a opté pour une intrigue à rebondissements. En fait, il va privilégier la tension dans l’action de la dernière partie, avec course contre la montre, confrontations et multiples coups de théâtre (nous y reviendrons) au détriment sinon de la cohérence, du moins de la crédibilité de l’histoire, et surtout, de celle des personnages. D’où l’impression d’une intrigue dont il manque des pièces, des parties entières, et qui, au bout du compte, semble particulièrement tirée par les cheveux.

Les personnages eux aussi, donc, participent de cette sensation d’artificialité – au sens non pas d’imaginaire, mais de manque de profondeur – à commencer par le héros, Lamar Gallineo, dont le portrait est dressé, ou plutôt esquissé, en une bonne page. On y apprend qu’il a deux handicaps pour être flic : il est trop grand, et il est noir. On comprend bien que la question du racisme dans la police puisse être un frein pour un noir, on reste dubitatif sur la question de la taille, si ce n’est qu’elle permet  l’auteur de faire une blague sur les basketteurs. Lamar a finalement réussi à faire son trou grâce à « quelques bon coups de flair » (p. 14) et à la discrimination positive. Si Chattam va ensuite s’échiner à nous montrer comment Lamar est un bon flic (c’est simple, dès qu’il y a un meurtre c’est lui que l’on contacte), il expédie ici un portrait qui tendrait plutôt à prouver qu’il est surtout chanceux.

L’autre personnage important du roman est bien sûr l’instigateur présumé des massacres, un lycéen renvoyé de plusieurs établissements. Là encore, le portrait est vite brossé et ses motivations implacablement montrées du doigt par le très perspicace Lamar : « N’oublie pas qu’il s’est fait virer quatre fois ! C’est un… turbulent. S’il a ressassé sa soif de vengeance pendant des mois et des mois, il aura fini par élaborer ce stratagème perfide » (p. 63). On y ajoutera une pincée de nazisme pour mieux l’opposer à l’inspecteur noir et jouer un peu avec l’imagerie du Troisième Reich lorsque Lamar pénètre dans la cave où l’ado rebelle dissimule ses jouets : « Puis il dut reculer pour voir dans son ensemble l’immense drapeau qui était accroché contre le mur opposé. Un étendard rouge sang énorme. Avec un cercle blanc au milieu. Et la croix gammée tournant en son centre », p. 69.

De là, on peut tirer déjà un des aspects principaux du roman, à savoir un traitement ambigu de son sujet. Il ne s’agit pas de parler de faits de société. L’utilisation de faits divers qui ont marqué la société occidentale, ces massacres commis par des lycéens, à Columbine ou en Finlande, n’est là que pour servir de toile de fond à un semblant de combat entre le Bien et le Mal en jouant vaguement avec le politiquement correct. En l’occurrence, on présente un héros noir et un méchant néonazi ; pari osé si le livre avait été écrit en 1934. Surtout, il en ressort une certaine forme de fascination morbide de l’auteur envers cette symbolique pseudo-nazie (bannière, référence au bunker) maladroitement mêlée à l’imaginaire juif dans la phrase d’introduction qui se réfère au Golem. Il ne faut bien entendu pas en tirer une conclusion hâtive sur une quelconque prise de position politique de l’auteur. Il s’agit plutôt de l’utilisation à destination d’un lectorat qui en est avide, d’une symbolique qui s’appuie sur la littérature et le cinéma d’horreur, les jeux de rôles mâtinés de mythologie médiévale etc. Bref, de quoi faire frissonner à l’aide d’un peu de grand guignol particulièrement appuyé par le biais de l’utilisation régulière lors des fusillades de l’image de la cervelle qui vient recouvrir un visage, se coller au plafond…

C’est sans doute là que vient se loger l’imaginaire dont Chattam est l’un des hérauts. Dans cette symbolique approximative et puérile, ambiance bivouac de colonie de vacances autour  d’un feu de camp où l’on se raconte l’histoire du tueur du vendredi soir. Sauf que l’on n’est pas forcément au coin du feu, que l’on n’est pas non plus forcément un adolescent prépubère et qu’il en faut plus pour nous effrayer et nous entrainer dans l’histoire. Il en ressort un sentiment de vacuité accentué par un élément relevé dans d’autres critiques faites lors de ce défi : l’utilisation quasi systématique des coups de théâtre à répétition ; un procédé qui finit par devenir tellement banal que la véritable révolution serait d’écrire un livre dans lequel on ne trouverait jamais le coupable. On a en fin de compte l’impression d’avoir lu un ouvrage qui cherche à provoquer la montée d’adrénaline mais qui s’avère être sans surprise et d’une grande fadeur.

Maxime Chattam, Carnages, Pocket, 2010.