Conjuration Casanova, d’Éric Giacometti et Jacques Ravenne

En Sicile, des couples réunis dans une mystérieuse Abbaye de Thélème afin de suivre un rituel occulte mêlant spiritualité et sexualité sous l’égide d’un gourou qui se fait appeler Dionysos sont immolés. Seule survivante de ce massacre, Anaïs cherche à rejoindre Paris afin d’échapper aux tueurs qui la poursuivent. À Paris, justement, c’est la maîtresse du ministre de la Culture qui meurt dans des conditions étranges après un cinq à sept particulièrement échevelé. Antoine Marcas, policier franc-maçon, frère d’obédience du ministre est chargé de l’enquête et ne va pas tarder à croiser Anaïs et à relier les deux affaires.

Il suffit de fréquenter régulièrement les maisons de la presse et de jeter un coup d’œil, plusieurs fois par an aux couvertures des grands hebdomadaires pour percevoir combien la franc-maçonnerie peut titiller l’imaginaire des Français.

Ça tombe bien, Éric Giacometti est journaliste et a enquêté sur la franc-maçonnerie tandis que Jacques Ravenne est lui-même franc-maçon. Rien de plus normal, donc, à ce qu’ils aient choisi de mettre en scène un héros maçon et à situer leurs romans autour de cette mystérieuse confrérie et de ses possibles dérives. Leur connaissance du sujet abordé, alliée à une reprise de ces thèmes qui excitent l’imaginaire du lecteur adepte de théories du complot et autres mystères liés aux loges donnent, peut-on penser, le gage d’une certaine qualité au moins de l’intrigue et de la documentation.

Et, de fait, les auteurs mettent en avant cette érudition en joignant en fin de volume des annexes, à la manière d’un essai historique on trouvera en l’occurrence, en ce qui concerne Conjuration Casanova, un glossaire de la franc-maçonnerie et quelques explications à propos de Casanova, d’Aleister Crowley et des pratiques tantriques. Une documentation qui, indéniablement et paradoxalement,  est un moyen de venir une dernière fois aiguillonner l’imaginaire du lecteur. En mettant en avant des faits assez développés pour montrer qu’ils sont bien réels mais qui ne le sont pas non plus assez pour lever toute opacité et tout mystère, ces annexes lui laissent tout loisir pour imaginer ce qui peut se dissimuler dans ces zones d’ombres. Pour nous, cette ultime partie a aussi eu l’avantage de nous expliquer que le nom de l’Abbaye de Thélème mise en scène dans le roman et dont on se demandait pourquoi Giacometti et Ravenne avait lourdement choisi cette référence à Rabelais dans un ouvrage pas franchement axé sur l’humanisme de la Renaissance, n’était pas le fait des auteurs mais d’Aleister Crowley.

 Mais souvenons-nous qu’avant les annexes, il y a un roman. Un roman à la structure classique dans le thriller, à savoir des chapitres courts qui multiplient les points de vue et les histoires qui vont nécessairement finir par se rencontrer et se obéissent à la règle essentielle du cliffhanger qui pousse le lecteur à tourner les pages pour savoir comment le héros va s’en sortir ou ce qu’il vient de découvrir. Faute d’être toujours original, cela a ici au moins l’avantage d’une certaine efficacité. Si l’intrigue, en elle-même, n’est au départ pas trépidante, elle est plutôt bien menée et servie par une écriture qui, au moins dans une première partie du livre, sans avoir beaucoup de relief, s’avère facile d’accès et sans fioritures excessives. Si, du moins, l’on fait abstraction d’un usage assez grossier d’accessoires censés apporter un supplément de mystère mais qui s’avèrent inutiles quand ils ne sont pas tout simplement grotesques. Ici ce sera une armure qui décore le bureau d’un médecin dans une clinique, là ce sera des portes dérobées dont on veut bien accepter l’existence une fois, même si elles se trouvent dans les toilettes et s’ouvrent grâce à un bouton dissimulé derrière la chasse d’eau, mais pas deux.

Mais, à partir du moment où le rythme s’accélère, dans la deuxième moitié du roman grosso modo, l’écriture souffre nettement d’une tendance à la surenchère dans les scènes d’action qui virent rapidement au ridicule. Que l’on en juge avec cette scène de fusillade dans un centre commercial où les auteurs abusent des clichés et des détails dont on voudrait croire qu’ils sont humoristiques mais qui, intégrés à une œuvre qui ne se démarque pas par son second degré, apparaissent inutilement lourds :

« L’homme au manteau arracha une fillette avec son nounours des mains de sa mère et la colla contre sa poitrine comme un bouclier. […]

L’homme au manteau gris avançait d’un pas mécanique en tenant la petite fille comme une poupée de chiffon. Derrière eux, la mère de l’enfant hurlait de terreur.

L’inspecteur visa une des jambes du tueur et appuya sur la détente. La balle rata son but et perfora la cloison d’un étalage de confiseries. L’homme au manteau pivota et tira à bout portant sur le jeune policier.

Sa tête explosa en éclaboussant de sang la devanture du fast-food. Un éclat de cervelle gicla sur le poster d’un énorme hamburger dégoulinant de ketchup.

Le tireur ouvrit le feu sur une autre vitrine, faisant exploser le verre fumé. La balle finit sa course folle dans la poitrine d’une vendeuse. Le dément exultait.

-C’est période de soldes, profitez-en. Tous les articles sont massacrés ». [p. 258 de l’édition Pocket].

Bref, arrive un moment où Giacometti et Ravenne cessent de faire dans la dentelle. Cela se ressent dans l’écriture, mais aussi dans l’intrigue elle-même qui commence à suivre des circonvolutions inutiles et longues avant tout prétextes à offrir un peu de dépaysement au lecteur en le transportant de Paris à Venise en passant par Grenade. Le passage en Andalousie pendant la Semaine Sainte est avant tout prétexte à nous livrer les impressions de Marcas sur les processions et à insister sur son esprit cartésien, tandis que le fait de situer l’action finale à Venise permet bien entendu de rapprocher l’intrigue de Casanova dont c’est la ville natale et d’évoquer la Loge P2.

De Casanova, d’ailleurs, nous n’avons pas encore pris le temps de parler. Sans doute parce que, même si un mystérieux manuscrit inédit d’une partie de ses mémoires est au cœur de l’intrigue, il n’est lui aussi qu’un prétexte. L’évocation de l’aventurier libertin vient ici renforcer l’arrière-fond érotique et historique du roman, marqueur obligé de ce type de thriller à tendance ésotérique, mais seulement d’une manière qui apparait comme anecdotique malgré l’insertion régulière de chapitres qui reprennent le texte de ce manuscrit inédit (avec, d’ailleurs, un style assez peu crédible).

L’impression qui prédomine en fin de compte est que Giacometti et Ravenne ont voulu courir tant de lièvres à la fois qu’ils ont fini par tous les perdre. On n’en apprendra pas beaucoup sur la franc-maçonnerie, moins encore sur ces questions de tantrisme tant les explications fournies sont nébuleuses, et ce sont les annexes qui nous en disent le plus sur Casanova et Aleister Crowley. De la même manière, l’idée de donner un rôle prégnant à des personnages féminins positifs et négatifs était sans doute bonne, mais jamais les auteurs n’arrivent vraiment à s’extraire des archétypes et à camper des personnages dont on n’aurait pas l’impression qu’ils manquent de chair et qu’ils sont bêtes à manger du foin tant ils agissent à l’encontre du bon sens. C’est là quelque chose de valable aussi pour les autres personnages, bien trop caricaturaux, de Marcas, le maçon « éclairé » au très méchant Œdipe (oui, la symbolique est parfois très appuyée… on l’a compris il a tué son père, mais on ne sait pas trop où il en est avec sa mère).

Le fond est sacrifié à la forme jusqu’au bout de la désormais inévitable cascade de rebondissements finaux. Et l’on ne peut que conclure en citant le roman. Alors que l’on approche de la conclusion, une émission télévisée fait le point sur la tragique affaire, donnant lieu à cette formidable mise en abyme :

 « Du sexe, de l’ésotérisme, des francs-maçons, un ministre dans un asile. De quoi faire un bon prime-time pourtant ! Dommage qu’il n’existe aucune image des pratiques de la loge Casanova. Enfin… Merci encore d’être venue ». [p. 406].

Apocalypse, d’Eric Giacometti et Jacques Ravenne

L’histoire :

Après avoir retrouvé un dessin volé dans le cadre d’une enquête diligentée par l’Office central de lutte contre le trafic des biens culturels, le commissaire Antoine Marcas est chargé de restituer cet ancien butin nazi à son héritière légale, une vieille dame juive, originaire de Rennes-le-château et installée en Israël depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Suite aux assassinats de l’antiquaire receleur et des policiers chargés de sa protection, puis de l’héritière à Jérusalem, l’affaire se corse.

Il faut dire que cette esquisse préparatoire au Bergers d’Arcadie de Poussin n’est pas un dessin comme les autres. Il recèle un secret recherché par la secte deux fois millénaire des Judas brothers.

Sur les traces de leur maître spirituel (Judas en personne), les disciples de cette confrérie, dirigée de nos jours depuis New York par le président d’une puissante société américaine, se sont donnés pour mission d’accélérer la survenue de l’Apocalypse. Pour ce faire, ils doivent supprimer tous les messies qui se présentent sur terre (ces derniers étant reconnaissables au fait qu’ils naissent invariablement un 17 janvier).

Or, après notamment Jésus et Jeanne d’Arc (et bien d’autres qui mourront méconnus, car assassinés par des sbires de la société secrète avant d’avoir pu révéler au monde leurs prophétiques intentions), le dernier messager de Dieu doit être identifié grâce l’interprétation du sens de ce dessin. Interprétation qui mènera notre commissaire (accompagné de son ex et d’un couple de Judas brothers particulièrement retors) de Jérusalem à Rennes-le-château, fief de tous les mystères, dont celui que révèlera le décryptage d’un code sur le tombeau de Marie-Madeleine, situé dans une grotte à proximité du village à la réputation internationalement ésotérique.

Révélation qui, une fois Antoine Marcas débarrassé sans accros du couple de méchants Judas, nous guidera jusque dans un institut suisse chargé de veiller sur les messies de ce monde, du plus mythomane malade mental d’entre eux, à Gandhi, dont on apprendra qu’il y a fait un stage.

Le secret bien conservé dans les montages helvétiques, l’affaire est donc bouclée. Et le monde peut reprendre son cours normal, sous la férule d’un nouveau président des États-Unis afro-américain (et né un… 17 janvier).

Le contenu :

Si l’on s’entend pour définir le thriller comme un genre de récit dont le ressort narratif s’appuie sur la construction d’un suspense efficace, il faudrait commencer par dire que cet Apocalypse n’est pas, à proprement parler, un thriller. En effet, si nous retrouvons ici certaines des caractéristiques les plus artificielles du page-turner (chapitres courts alternant des intrigues parallèles convergeant vers une ultime scène d’action), on ne peut pas dire que le récit qui nous est livré ici soit tenu de bout en bout par une tension liée à une atmosphère ou à une mise en place d’un suspense de type psychologique, horrifique ou mystérieux. Il s’agit plutôt d’une enquête policière de type roman-énigme se concluant par un point culminant lié davantage à un emballement de l’action qu’à une tension narrative alimentant un insoutenable suspense. Et si la fin du roman évoque bien une forme d’apothéose à la Da Vinci code, force est de constater que la mécanique implacable mise en place par Dan Brown dès les premières lignes de son livre, distingue ce dernier de cet Apocalypse comme l’original de la copie (on pourra toujours émettre des critiques à l’encontre du roman de Dan Brown, il sera en revanche difficile de lui reprocher un manque de densité et de rythme).

Ici, la construction en alternance de chapitres très courts menant en parallèle plusieurs intrigues et époques, camoufle mal un défaut flagrant de choses à dire. Si bien qu’au bout d’une centaine de pages à peine, le dispositif perd de son efficacité, et le lecteur peut prendre conscience qu’il n’a en effet pas grand-chose à se mettre sous la dent, au niveau de l’action et des investigations de l’enquête proprement dite, comme des récits tordant (assez grossièrement et de manière souvent involontairement risible) les évènements historiques auxquels il est fait allusion (la crucifixion de jésus, le procès de Jeanne d’Arc, la décapitation de Louis XVI).

Le plus gros reproche qui peut être fait au livre reste cette incapacité à développer un imaginaire propre à évoquer du mystère. Les références sont là (secret millénaire, secte assassine, église camouflant un temple maçonnique, dessin codé, tombeau piégé, manuscrit sacré, menace d’apocalypse…), mais elles se multiplient sans parvenir à évoquer autre chose que des clichés sans épaisseur.

Le remaniement fictionnel de faits historiques, tordus au profit d’une intrigue poussive et des plus saugrenues, se fait de manière à tel point caricaturale (mais sans second degré manifeste) qu’on finit par songer qu’il aurait mieux valu éclairer le lecteur sur des évènements moins galvaudés et plus propices à l’expression originale de mystères inédits. Mais les auteurs semblent avoir préféré s’épargner cette tâche, au profit de références faciles à un imaginaire collectif traité sans subtilité ni profondeur. Les séquences d’époque, construites à l’aide d’ingrédients ne stimulant pas de plaisir lié au développement d’univers minutieusement reconstitués ou décrits en incitant l’intérêt et le goût pour l’Histoire et ses mythologies, évoquent un imaginaire au rabais utilisé pour servir une intrigue somme toute assez grotesque (les intentions apocalyptiques des Judas Brothers…) sans ajout de plus-value romanesque.

Cette manière de se référer à l’Histoire évoque ainsi davantage une forme d’exotisme et d’évasion bon marché (lié à différents lieux et époques : Paris aujourd’hui et lors de la révolution, Jérusalem de nos jours et il y a deux mille ans, New York de nos jours, Rouen à l’époque médiévale, Rennes-le-château aujourd’hui, la Suisse enfin) qu’un travail approfondi sur les périodes historiques et les univers abordés. Forme d’exotisme pseudo-divertissant qui nous renvoie moins à des littératures à l’imaginaire foisonnant, mystérieux ou inquiétant, qu’aux univers de James Bond, SAS ou Indiana Jones. Second degré en moins, à l’exception d’une pointe d’ironie du héros en toute fin d’histoire, comme pour excuser cette grotesque accumulation d’invraisemblable, atteignant un paroxysme intenable sans une dose, même à peine suggérée, de second degré : « - Nous avons eu en observation un certain Gandhi, que nous avons remis en circulation pour le plus grand bien de l’humanité. – Et le prochain, c’est qui ? demanda Antoine, goguenard. ».

Exsangue d’un second degré palpable qui aurait pu sauver ce produit commercial de l’ineptie la plus totale, et d’une densification de l’intrigue qui aurait pu atténuer cette impression générale de fadeur narrative, le récit s’enlise en remplissage (dialogues dénués d’intérêts entre le commissaire et ses collègues, son ex, et les autres personnages rencontrés pour les seuls besoins de l’intrigue ; descriptions insipides de lieux et d’époques trop brièvement esquissés pour inspirer des atmosphères fascinantes ; portraits de méchants dignes d’un Ian Fleming qui se serait pris au sérieux ; saupoudrage de références, notamment maçonniques, n’ajoutant rien au contenu de l’intrigue, mais donnant sans doute à percevoir que les auteurs se sont correctement documentés ; etc.) ; le tout artificiellement injecté pour faire durer une histoire qui se révèle, au fil des pages, de plus en plus simpliste – tout convergeant vers une ultime scène d’action et un dévoilement final tout aussi tiré par les cheveux (le tombeau piégé de Marie Madeleine et l’institut suisse, asile pour prophètes prétendants…).

Paresse imaginative, découpage en chapitres-rebonds et usage systématique de clichés tuant dans l’œuf tout développement possible d’un imaginaire romanesque motivant (ou clairement amusant), l’intrigue se retrouve aplatie dans le sens de la « référence à » plutôt que de l’invitation au mystère (et/ou au rire). L’écriture à deux mains accentue encore cette impression d’ensemble en donnant à percevoir, en filigrane, le fil d’un dialogue entre deux auteurs qui auraient été surpris en train de se proposer d’ajouter tel ou tel ingrédient, à tel ou tel moment de l’intrigue, et pour obtenir, sans trop d’efforts, tel ou tel résultat. Auteurs qui, chose plus grave, auraient également omis d’effacer les traces de cet assez grossier travail préparatoire devenu, en fin de compte, produit fini. À prendre (ou non ?) pour argent comptant, c’est la question qui demeure ; les auteurs, commercialement soucieux, sans doute, de ménager la chèvre et le chou, ne répondant pas clairement (entre absence d’ironie concrète, sérieux intenable et manque de densité de la formule) à cette question, ni dans le ton, ni dans les options adoptées par leur choix narratif : celui d’une recette pour produit de série ayant déjà fait ses preuves auprès d’un certain public (et connu également de bien meilleurs crus).

« La caméra avait zoomé sur le visage de Deparowitch dévoré d’un rictus de haine. Le mal à l’état pur. »

« Ne suis-je pas le Mahdi ? J’ai eu la révélation de Dieu lui-même. Je suis invincible. »

« Une irritation sourde monta en lui. Il se sentait déjà manipulé. »