L’histoire :
Brady est journaliste indépendant. Il jongle d’un grand reportage à l’autre, possède un appartement luxueux à Brooklyn et roule en 4×4 BMW. Une nouvelle opportunité de reportage sur le milieu du X l’amène à rencontrer (dans une ruelle sombre) une jeune hardeuse qui l’envoute quasi instantanément, mais se suicide devant lui lors de leur rencontre (dans la ruelle sombre). Explications : elle a rencontré des démons. Choqué par cette scène (et l’effet que lui a fait cette actrice de films pornographiques), Brady est pris de panique à l’idée de devoir se rendre à la police. Il décide d’enquêter clandestinement. 
Sa femme, Annabel, flic à Brooklyn, est quant à elle officiellement saisie de l’affaire. Alors que les investigations vont piétiner, côté flics, Brady va se retrouver à la poursuite de la Tribu (un groupe d’individus mi-SDF, mi-vampires, mais, quoi qu’il en soit, des « bêtes sauvages »). Après une recherche qui nous mènera des bas-fonds de la production pornographique New-Yorkaise à Oz (pays souterrain peuplé de SDF, drogués et autres paumés qui y vivent en autarcie), Brady finira par venger la si-mystérieusement-envoutante Rubis, sans succomber à la tentation (c’est-à-dire, sans avoir trompé sa femme).
Mais si notre justicier aura su résister au Mal (ce que l’homme a de plus primitif, sa volonté de jouissance absolue), il n’en aura pas moins mis un pied dans une forme d’adultère symbolique : il a été attiré par les ténèbres en poursuivant cette enquête (et il a menti à sa femme…). Conséquence de ce passage du côté obscur, il finira par être rattrapé par la jalousie du coéquipier d’Annabel, qui, dans un dernier rebondissement intervenant à la toute fin du livre, viendra punir notre conducteur de 4×4 : Jack a tout suivi depuis le début mais compris les choses à l’envers (il pense que Brady est un méchant).
Une fin qui aurait pu évoquer cette ironie du sort familière au second degré d’un Hitchcock ou des frères Cohen, mais ici non, apparemment pas de place pour la diversité des degrés de lecture. Les dernières pensées de Brady, face à son bourreau Jack, seront, à l’image du reste du récit, très premier degré : « Il comprenait à présent qu’il ne pouvait s’équilibrer dans l’obscurité. Il s’était laissé dévorer par l’ombre. Il avait écouté la promesse des ténèbres. Celle-là même qui guidait Jack Thayer à l’instant. Cette source bouillonnante en chaque homme. »
Au pays où l’invraisemblable ne tue pas… le lecteur :
On l’aura compris, dès les premières pages, et les premiers arguments narratifs campés par l’auteur, un constat s’impose, côté lecteur : qui veut poursuivre la lecture de cette Promesse des ténèbres devra, soit passer outre, soit ne pas se rendre compte du manque de crédibilité presque offensant (pour le lecteur un tant soit peu attentif) de cette mise en place grossièrement amenée de l’intrigue.
Non, sans plaisanter, vous, si vous étiez grand reporteur habitué à couvrir les évènements les plus violents de la planète, et que vous vous retrouviez, dans le cadre d’un projet de reportage, le témoin d’un suicide – même d’une actrice de X, même dans une ruelle sombre –, vous paniqueriez au point de ne pas aller voir la police ?
Non ? Allez ?…
Et même si la personne à qui vous faites le plus confiance au monde (votre femme elle-même) était flic ?
Bon, OK, alors dans ce cas-là vous pouvez continuer la lecture.
Mais dans le cas contraire, la suite vous sera tout aussi difficile à gober que ce premier tour de passe-passe grotesque – et cumulatif, car votre femme va bien sûr se retrouver saisie de l’affaire, mais ne découvrira rien, même lorsque venant perquisitionner au domicile de la victime, vous serez caché je ne sais où dans l’appartement, mais, quoi qu’il en soit, votre femme et son coéquipier ne vous y trouveront pas : « Une peur primitive. Le cœur battant, le sang bouillant, le souffle court, l’esprit asphyxié et le champ de vision qui se rétrécit en même temps que les alternatives. Voilà ce que Brady avait expérimenté dans cet appartement. Il s’en était fallu de peu qu’il soit découvert »…
Bien sûr, une certaine forme d’acceptation tacite de l’invraisemblable est souvent nécessaire à la lecture d’une œuvre de littérature de genre. Elle en est même un des éléments inhérents au code et aux possibilités d’en jouer à l’infini (dans la prouesse imaginative, le second degré, l’inventivité ou la singularité des mises en place de l’intrigue, la création d’atmosphères, etc.). Beaucoup de grands auteurs populaires (Fred Vargas, pour n’en citer qu’une, contemporaine et française) en jouent très bien, sans que cela ne choque personne (du moins, pas à ce point-là).
Car, ici, nous sommes dès le départ en présence d’un « exercice de style » (il faudra sans doute, du coup, lui trouver un autre nom) plaçant tout cela – tout ce qui fait la qualité et l’intérêt d’un livre (de littérature en général, comme de littérature populaire en particulier) – à son degré le plus proche du zéro pointé.
Saupoudrage à tous les étages :
De la scène du couple venu passer une nuit dans un chalet isolé (et encercler de personnages malveillants) au rendez-vous donné par les méchants-démons-monstres dans un cimetière, en passant par l’évocation de l’indice ésotérique (un pentagramme, retrouvé chez les victimes, qui se révèlera être une fausse piste, mais peu importe, il aura provoqué – c’est ce que recherche l’auteur – ce « choc émotionnel » à la surface du cortex des lecteurs les plus influençables, capables d’être touchés par cette simple évocation, même quasi gratuite, mais en fait à très haut pouvoir de rentabilité, du fameux indice ésotérique), l’intrigue est ainsi saupoudrée d’ingrédients qui lui sont artificiellement injectés et jamais concrètement approfondis.
Nos méchants sont certes un peu vampires, mais pas trop (du coup, on loupe complètement le potentiel allégorique de la figure du vampire, sa puissance d’évocation sexuelle, notamment).
Notre couple passe bien une nuit encerclé par des démons dans un chalet isolé (Brady en profitera même, le bougre, pour manœuvrer son X5 dans la neige), mais il ne faudra pas s’attendre à une ambiance à la Stephen King, ni même à la Mary Higgings Clark (encore moins à la Massacre à la tronçonneuse ou à la Nuit des morts-vivants).
Il faut dire que les quelques pages consacrées à cette séquence ne suffiraient pas à développer une telle ambiance. Et l’auteur, malgré quelques efforts caricaturaux pour tenter d’y faire allusion (dont, faute de mieux, la référence directe à Shining dans un dialogue du couple), ne s’y engagera pas plus que ça.
Ce procédé, représentatif d’une incapacité de l’auteur à créer des atmosphères singulières, sera repris une autre fois à propos de la description de quartiers de New York sensés être dépeints comme étant particulièrement glauques : « Il songea à l’ambiance du film Angel Heart. Non, à côté, le film de Parker pétille de joie ! » On appréciera l’effort, la belle leçon de littérature, la grande preuve d’immodestie…
Cette démarche parait répondre à un besoin plus large de cautionnement visant à pallier des manques. D’inventivité, dans les deux cas déjà cités. De profondeur des réflexions abordées, en ce qui concerne les citations proposées sous chaque titre d’une nouvelle partie (Nelly Arcan, Oscar Wilde, Dante… rien que ça !). Ou encore d’authenticité, s’agissant de la référence, mentionnée en fin de livre, à la réalité du monde souterrain de New York. Référence visant à cautionner une forme de « réalisme » revendiquée dans cette postface. Sauf qu’il ne suffit pas d’indiquer « de véritables adresses », ni de se référer à un monde qui existe vraiment pour rendre un récit plus crédible, ou réaliste, ni, encore moins, pour rendre compte de la singularité et de la complexité de ce monde (ici, celui des sans-abris new-yorkais). Ce qui ne semble d’ailleurs pas être le but de l’auteur dans sa description à tendance plutôt fantastique de Oz. Mais alors, pourquoi ce besoin de cautionnement ?
En dehors du simple effet vendeur, sans doute justement parce que nous sommes à des milliers d’encablures, et de cette réalité du monde des SDF de New York, et de toute forme de littérature capable de développer une analyse sociale d’envergure au sein d’une fiction populaire (loin, donc, très loin, et du Germinal d’Emile Zola, et des Misérables de Victor Hugo, et de… tout un tas de choses, en fait).
On regrettera donc que ne soit pas développé plus que ça la description de ce monde souterrain, qui constitue le passage potentiellement le plus attractif du livre, mais est, une fois de plus, convoqué par l’auteur dans le seul but d’injecter une dose adéquate (c’est-à-dire infinitésimale) d’imaginaire pseudo fantastique à haut pouvoir de rentabilité. Évocation d’un monde des ténèbres qui permet également de justifier l’irrésistible coup de force des cercueils dans lesquels dorment (le jour, bien sûr) les membres de la Tribu. Retour à la case cliché, sans intention de renouveler, ni de parodier le code : premier degré oblige…
Vous croiserez aussi, dans cette Promesse des ténèbres, des jeunes femmes qui subiront des sévices sexuels. Mais il ne faudra pas vous attendre à d’insoutenables scènes de sadisme, de ce point de vue là non plus : « Rubis était là, au milieu, assise sur une table en pierre ressemblant à un autel. Entièrement nue. Un corps sculptural, parfait. Des silhouettes bougeaient à l’arrière-plan. Des ovales pâles percés de deux trous obscurs. Une forme ronde s’ouvrit en bas des ovales, sur des crocs luisants. Des visages de squelettes. La Tribu. »
De ce type de scènes – la plupart du temps amenées par des détours scénaristiques bien trop gros pour ne pas évoquer de purs prétextes à hameçonner le lecteur crédule –, le récit de la Promesse des ténèbres foisonne. Pour ainsi dire, il n’est fait que de ça.
Narration post-it, points d’interrogation et fastfood littérature :
Le style, toujours sur le même ton, est sans profondeur, sans variation de degrés, sans nuances ni grains. D’une manière générale, le principe est que tout doit être prémâché pour le lecteur.
En dehors des fameux rebondissements de fin de chapitre (et de livre), tout est dit à l’avance et pré-pensé par la narration.
Le couple reporteur/fliquette est présenté comme étant en fin de passion. Cela nous est annoncé par le narrateur plutôt que par l’évolution de l’intrigue, l’ambiance et les dialogues. Et il en va ainsi de tous les autres évènements.
La rencontre de Brady avec l’actrice porno : elle est belle, on nous dit à l’avance qu’il est fasciné par elle : « Comment une fille si belle, au regard si pénétrant, pouvait en être arrivée là ? Elle possédait quelque chose de plus que la plupart des gens qu’il croisait. Une brillance, une lucidité qui éclairait tout son être. » Mais cette fascination n’est pas dépeinte dans sa nature singulière, ni amenée par l’action, juste annoncée. Elle arrive toute prête, toute fabriquée, comme un repas à emporter qu’on devrait gober vite fait et sans trop réfléchir.
Si bien que le lecteur perspicace et curieux s’ennuie, car rien ne lui est donné à penser de sa propre initiative. Les hypothèses narratives ne proviennent pas de sa perception de l’ambiance, des rapports entre les personnages, des non-dits, mais d’une série incessante (et, de mon point de vue, insupportable) d’introspections : du personnage principal, des flics entre eux, du narrateur lui-même. Cette solution de facilité (résumant le style de Maxime Chattam à l’usage du point d’interrogation à répétition) prive le lecteur de toute possibilité de se poser les véritables questions. Notamment la première d’entre elles : est-ce que tout cela tient debout ? Puis toutes celles se rapportant à une réflexion de fond sur les thèmes abordés : la pornographie, la sexualité, le Mal, etc.
A ce rythme, il est aisé de faire croire que les choses ne sont pas courues d’avance (ce qui est toujours en partie le cas dans un récit de fiction, bien sûr, mais pas seulement, et encore faut-il y mettre les formes). Ici tout est dit et le suspense comme la réflexion sont à leur degré le plus appauvri : il va se passer quelque chose, je te l’annonce à l’avance et j’accumule les points d’interrogation pour que tu tournes les pages. Forme d’escroquerie littéraire d’autant plus aboutie qu’elle ne se donne pas la peine de développer l’enrobage, ni, encore moins, de révéler du contenu.
Autre exemple, celui du thème des vampires. Cette hypothèse fantastique n’est pas révélée au fur et à mesure par une atmosphère de doute qui permettrait au lecteur de réellement frissonner à l’idée d’une inquiétante présence de l’étrange dans le réel.
Cela nous est annoncé dans un dialogue (« Les démons. Je n’y ai jamais cru jusqu’à ce que j’en rencontre. Les démons existent, pour de vrai, pas le folklore de Halloween, mais les vraies créatures de Satan. »), puis inlassablement martelé, de la même manière que toute une série de mots, dont il faudrait préciser à l’auteur qu’il ne suffit pas de les répéter au fil des pages pour qu’ils finissent par signifier quelque chose de concret (ténèbres, monstres, bêtes sauvages, le Mal…).
Le lecteur n’est pas amené à découvrir cette présence démoniaque par une véritable construction littéraire, un univers qui se révèlerait ténébreux au fur et à mesure de sa découverte effective par le lecteur.
Aucune angoisse ne plane au-dessus des personnages. Aucune atmosphère malsaine ne prend réellement le pas sur leur vie.
Au fur et à mesure de la lecture, la redondance des effets d’annonces diffère la description concrète du côté obscur, qui n’adviendra finalement jamais (même dans la description des souterrains de Oz, qui aurait nécessité de prendre une place majeure dans le livre, plutôt que d’être un simple ingrédient de plus), car tout est toujours réduit à un récit sans nuances, qui raconte tout sans décrire objectivement ni donner corps à quelque chose de réellement inquiétant.
D’effet d’annonce en effet d’annonce (« Trop dangereux pour être filmé. De quoi s’agissait-il ? Était-ce derrière ces murs que reposait ce secret ? »), tout se réduit à la répétition d’une promesse non tenue.
Le lecteur est forcé de se retrouver dans une situation d’attente et d’aliénation à une succession d’effets grossiers consistant à nous prévenir qu’on va basculer dans les ténèbres dans les prochaines pages, puis, à la fin du livre, à nous attester qu’on a bien basculé dans les ténèbres (« Il s’était laissé dévorer par l’ombre. Il avait écouté la promesse des ténèbres. »). Je reste, pour ma part, extrêmement dubitatif sur ce point. D’ailleurs, si cela avait réellement été le cas, à quoi bon éprouver ce besoin de le préciser ? La naïveté supposée du lecteur ? Et/ou la nécessité, pour l’auteur, de dissimuler le fait que tout cela ne soit qu’un assez mauvais simulacre ?
Les intentions narratives à ce point perceptibles, on comprend mieux pourquoi les rebondissements ne peuvent nous être amenés que de façon totalement factice. Aucune subtilité dans la manière de saupoudrer l’intrigue de faux indices ou de fausses pistes, car le lecteur n’a pas la place de penser par lui-même. L’auteur ne lui propose pas non plus de divertissements dans le divertissement. Il l’enchaîne à des rails qu’il doit suivre en avançant dans un imaginaire déjà tout imaginé, sa perspective de penser guidée par des œillères.
Débauche d’ingrédients accolés les uns aux autres à la manière d’un patchwork dont les éléments ont été chipés par-ci par-là, cet archétype de littérature commerciale nous amène à nous demander si l’auteur n’écrit pas ses romans à coups de post-it : allez chercher l’indice ésotérique au pressing ; penser à rapporter un soupçon de fantastique ; ne pas oublier d’aller arracher une page de Stephen King à la bibliothèque municipale (lui au moins, après tout, se revendique ouvertement auteur d’une littérature fastfood – dans une formule dont il a le secret, et dont on reconnaitra, et l’empreinte d’ironie, et la remarquable preuve d’humilité : « Je suis l’équivalent littéraire du Big Mac avec des frites »…).
Imposture littéraire et banale pornographie :
L’ensemble de ces éléments (qu’ils soient liés aux techniques de saupoudrage d’ingrédients à haut pouvoir de rentabilité ou de littérature de genre – version degré zéro – à ingérer « vite fait ») contribue à faire de cette Promesse des ténèbres non pas un exercice de style, mais une imposture littéraire.
Ce qui ne signifie pas que cette imposture ne trouve pas ses lecteurs, amateurs, ou, mieux encore, fans inconditionnels. Bien au contraire, puisque l’objet est prévu à cet effet : celui d’atteindre le potentiel le plus large possible de séduction à moindre coup.
Ce qui nous amène à nous poser la question du rapport entre cette forme de littérature formatée et la plus banale des pornographies.
Comment fonctionne habituellement une œuvre pornographique ? Prenons l’exemple d’un film. C’est d’abord un titre, qui nous promet de nous livrer un contenu mêlant l’interdit au fantasme. C’est ensuite une mise en scène sans profondeur, mais qui nous donne un échantillonnage complet de ce qu’on peut s’attendre à trouver de plus stéréotypé dans une telle œuvre. Soit, un saupoudrage de scènes prévues pour provoquer facilement l’excitation d’un public ciblé : fellation, puis pénétrations suivant différentes postures, s’enchainant sans autre intention que de prolonger l’excitation du spectateur (mâle), jusqu’à la scène d’éjaculation faciale, en forme de bouquet final.
En fin de compte, un produit de consommation commercial réalisé sans exigences, ni recherche d’innovations stylistiques. Et pour le spectateur (un tant soit peu honnête et pourvu d’esprit critique), la sensation de n’avoir pas atteint grand-chose. D’avoir été plutôt dupé, face cette lentille grossissante qui ne l’aura paradoxalement pas rapproché, ni d’une expérience approfondie de son objet (le plaisir charnel), ni de son fantasme, l’usage du gros plan pornographique ne laissant aucune place à un imaginaire capable d’élever le fantasme à la hauteur d’un art.
En guise de bonus, quelques perles :
« Brady serra les poings sous la table, la nausée à la lisière de la gorge. »
« Le dernier artefact de la civilisation l’implorant de ne pas poursuivre ».
« La bouche s’ouvrit en grand sur des crocs luisants. Le regard blanc s’alluma, habité d’une joie couleur sang ».
« La Tribu produisait à l’échelle sexuelle ce que notre monde encourageait ailleurs : le toujours plus. La surenchère consommatrice. »


