Vertige, Franck Thilliez

Mon parcours avec les romans de Franck Thilliez est simple : j’ai bien aimé La chambre des morts quand je l’ai lu à sa sortie. J’ai trouvé abominablement mal écrit et construit Fractures, et je me suis laissée prendre à L’anneau de Moebius.

Je me considère comme une lectrice bon public, mais avec des limites : faire la part des choses entre le goût et le jugement de qualité.

Ceci étant posé, j’ai entamé Vertiges avec un seul a priori : moi aussi, j’ai vu les films Saw et The Hole.

Alors ? Vertige est un peu moins mal écrit que d’habitude, c’est à dire que l’auteur a réduit la voilure en matière de clichés. Les formules sont justes banales, les personnages pas plus surprenants qu’un discours de François Hollande, mais incontestablement, j’ai ressenti une certaine tension et j’ai cherché à comprendre le pourquoi du comment. L’inconvénient, comme je le disais, c’est que j’ai déjà vu le film. Donc, j’avais bien une idée de la réponse à une des questions centrales : où se cache le manipulateur qui a enfermé ces 3 personnes au fond d’une grotte ? Ne restait qu’à procéder par élimination.

« La puissance de l’imaginaire apporte bien plus que les longues descriptions orales ou visuelles », peut-on lire page 22. L’imaginaire n’a pas ici de place particulière, tout du moins pas plus que dans n’importe quel roman qui invente une histoire.

Vertige repose plutôt sur la sensation : l’angoisse et le suspense, respectant une construction en chapitres courts se terminant abruptement de façon à ce que le lecteur veuille savoir ce qui arrive ensuite. Un petit bonus est introduit avec quelques flashbacks sur l’histoire personnelle du personnage principal, l’alpiniste cinquantenaire narrateur du roman sur lequel plane un mystère (oui, le mystère plane, toujours, essayer de le faire flotter vous verrez).

La surenchère des éléments sensationnels visant à estomaquer le lecteur est évidente. La sensation est donnée par l’auteur, qui explique tout : la souffrance, la peine, le doute, la faim, la soif, le froid, la méfiance… La moindre pensée des personnages exposée par les mots. Chaque chose est à sa place, le chemin bien balisé, ces 3 êtres humains (et le chien !) enfermés avec peu de nourriture passeront par le catalogue attendu de réactions : combat, entraide, paranoïa, compréhension… Il n’y a aucune ouverture sur le monde, aucune vision d’ensemble, l’histoire reste centrée sur ces personnages dont la panoplie émotionnelle ainsi étalée ôte au final toute profondeur. La psychologie de base, l’un souffrant de la mort de son fils, l’autre de la maladie de sa femme et le troisième de sa vie de jeune sans repères, n’offre aucune surprise. Quand l’un d’eux meurt, le lecteur n’éprouve aucune perte, la seule réaction vient de la façon dont la mort arrive : horreur face à la souffrance, souffrance face au froid…

Les ressorts et le schéma global de l’intrigue sont abracadabrants (si vous êtes capables d’élaborer une vengeance comme celle-ci je note tout de suite de ne jamais vous fâcher), mais comme on ne peut décemment pas songer que ce soit fait pour être réaliste, ce n’est pas choquant. Vertige est là pour vous angoisser, vous balancer dans le gouffre aux côtés de Michel, Farid et Jonathan. Certes, le sujet aurait pu se prêter à un traitement des rapports humains en situation extrême, questionnant l’instinct, l’être civilisé, les rapports sociaux. Là n’est pas la matière de l’auteur, et à juger comme il s’égare dans un passage façon reportage de TF1, il ne vaut mieux pas : « Farid ne me lâche pas du regard. Je devine, rien qu’à la manière dont il serre les dents, un caractère bouillant, forgé par la rue. J’ai déjà vu des gosses de banlieues à la télé, cette colère brute collée à leurs traits. J’ai le sentiment que Farid est badigeonnée 9-3. Ghettos, tours, voitures brûlées. »

Voici donc un roman avec lequel je fais mienne la formule rituelle et vide de sens : j’ai été happée par le livre. Malgré les défauts du canevas. Mission accomplie pour quelques heures de lecture qui à défaut de bouleverser respectent le contrat ébauché.

L’ordre noir, Olivier Descosse

Quant le thriller échoue à sa mission de divertissement, c’est parce qu’il s’est heurté à une problématique : l’utilisation répétitive de thèmes et schémas. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne peut pas plaire. Le lecteur novice qui ouvre pour la première fois ce genre de roman le trouvera probablement sensationnel. Celui qui lira pour la dixième fois une histoire dans laquelle des oeuvres d’art cachent une carte au trésor après laquelle court un ancien officier nazi aura plus de mal. Dans L’Ordre noir d’Olivier Descosse, on a droit à ce type d’histoire.

Pour être franche, j’avais un a priori sur Olivier Descosse. Celle de la campagne marketing menée par son éditeur (le subtil Michel Lafon) pour lancer son roman Les enfants du néant. Certes, les manoeuvres de l’éditeur n’engagent pas l’auteur, sauf quand celui-ci répond à une personne qui l’interpelle sur le procédé : « un livre est un objet comme un autre et que l’on doit le vendre comme des boîtes de petits pois. » Voilà pour le niveau intellectuel du monsieur. Revenons à L’Ordre noir.

Si la première moitié du roman peut à la rigueur emporter le lecteur dans ce fameux rythme soi-disant propre au thriller (chapitres courts, action, dialogues, rebondissement), les 500 pages font traîner le scénario en longueur. Ce n’est pas faute d’utiliser toutes les cartes pour tenir le lecteur (en haleine) : personnages marqués (hommes et femmes sont aussi clichés les uns que les autres), meurtres impressionnants (sans en rajouter dans le gore, bon point à son actif), voyages d’un bout à l’autre de la planète (Paris, New-York, Berlin, Amazonie), ancrage historique (les nazis et la seconde guerre mondiale), parfum sectaire (la Kabbale). Le tout mis bout à bout est bien trop indigeste.

Le thriller peut se passer de réalisme, car le lecteur ne tiendra pas rigueur au personnage qui prend l’avion pour les Etats-Unis comme d’autres le tramway pour le bout de leur rue. Ça fait partie de la mécanique. Au diable les obstacles, l’histoire doit avancer. Mais quand en plus le héros, un avocat international prénommé Luc, qui a une relation conflictuelle et psychologisante avec son paternel (Luc, tchhhhhhhht, je suis ton père…), a toujours un ami bien placé pour l’aider au moment où son enquête coince, la coupe déborde. Merci l’ami informaticien, la copine spécialiste en art, on a tous ça dans son carnet d’adresse. Il faut dire que Luc évolue dans un milieu friqué. Dorures et apparat à tous les étages. Il mène ses affaires sans scrupules, mais cette histoire va quelque peu le chambouler. Un léger frémissement dans son monde préservé. Rassurez-vous, il déplore la misère comme tout le monde. Luc a des valeurs. « Rigueur, honneur, excellence. Des valeurs désuètes qu’il avait épousées spontanément. » Car Luc fait de l’escrime. C’est plus facile d’y appliquer des valeurs qu’en défendant des multinationales vouées à faire du profit sans souci de l’individu. Ceci dit, Luc défend les puissants avec beaucoup d’honneur, de rigueur et d’excellence. Il aime aussi son prochain, et s’émeut face à un repas de quartier, dans une rue de New York. « Malgré le côté un peu niais de ces manifestations, Luc devait reconnaître qu’il appréciait les valeurs qu’elles véhiculaient ». On attend avec impatience qu’il fasse des repas de voisins dans son appartement haussmanien de 100 m2.

Luc fait partie de ces individus plein de valeurs, en théorie. Pour cela, il classe le monde de façon pratique. Le Mal, le Bien. Les humains, et les pervers : des bêtes. Terminologie récurrente. « Jacques Mesrine, ou plus récemment Thierry Paulin et Francis Heaulme. Des noms qui avaient marqué les esprits. Des bêtes sanguinaires… » Le meurtre n’a rien à voir avec l’humain, braves gens. Le meurtre, le crime, c’est l’Autre, l’animal. Ce qui va, souvent, de pair avec la nature. « Un monde où tuer rimait avec bouffer, une philosophie simple et directe, débarrassée des faux-semblants de la morale. » Et paf. Aux chiottes la morale. Le roman est rempli de ces clichés : « Son écriture était manuscrite, hystérique, des pattes de mouche révélant une pensée perturbée. » Attention, si vous écrivez petit, penché, serré, vous êtes un psychopathe !

Et l’idéologie, alors ? Souvent les auteurs et leurs lecteurs raillent la politique. Ils n’écrivent pas de politique, ils ne font pas de politique ! Ils écrivent juste des histoires. Du divertissement. Sans doute veulent-ils dire qu’ils ne parlent pas de partis politiques, et qu’ils ne disent pas « l’extrême droite c’est mal », comme ces salauds de gauchistes sans finesse. Je veux bien que l’un d’entre eux m’explique si c’est politique d’écrire, à propos d’un concert d’Iggy Pop dans Berlin Est : « Dressé comme une icône dans la nuit berlinoise, il symbolisait le renouveau, l’espoir, la victoire de la vie sur les forces obscures. » À l’Est, les forces obscures c’est le communisme, faut-il le préciser ? Un petit rien pas idéologique du tout.

Voilà pour le fond.

Côté forme, c’est à l’avenant. Tout est fonctionnel, apparent. Aucun non-dit, aucune allusion, des métaphores lourdes et la présence des incontournables « une onde de glace le traversa » ou du « sang glacé », sans toutefois abuser de ces clichés (on a vu pire). Le lecteur sait quand il doit trembler et avoir peur. Aucune place, justement, pour l’imaginaire. Cet étendard fait sien par la Ligue, Descosse en résume pour nous tout l’intérêt en une phrase de son roman qui dit toute la vérité :  « Dans son système, posséder l’imaginaire devait s’apparenter à un certificat de respectabilité ».

Olivier Descosse, L’ordre noir, Michel Lafon, 2007, réédition J’ai Lu, 2008

Ma liste imaginaire

Une ligue de l’imaginaire… Comme un ami imaginaire ? Pour rentrer dans l’imaginaire collectif ? Il y a des romans tamponnés « imaginaire » et d’autres pas ? Quel est donc ce défi étrange…

Pour m’y atteler, j’ai sous le coude Les arcanes du chaos de Maxime Chattam, Monster de Patrick Bauwen et Le rasoir d’Ockham d’Henri Loevenbruck.

Je m’autorise toute seule à renoncer à terminer un de ces romans si vraiment leur lecture devenait un calvaire. Comme ils viennent d’auteurs prolifiques ça tombe bien, je pourrai toujours piocher d’autres titres dans leur bibliographie.

J’espère que ce défi ne sera ni haletant, ni bourré de personnages attachants, ni plein de pages qui se tournent toutes seules et de réveils qui tic-taquent avec un cri étranglé dans la gorge.