Conjuration Casanova, d’Éric Giacometti et Jacques Ravenne

En Sicile, des couples réunis dans une mystérieuse Abbaye de Thélème afin de suivre un rituel occulte mêlant spiritualité et sexualité sous l’égide d’un gourou qui se fait appeler Dionysos sont immolés. Seule survivante de ce massacre, Anaïs cherche à rejoindre Paris afin d’échapper aux tueurs qui la poursuivent. À Paris, justement, c’est la maîtresse du ministre de la Culture qui meurt dans des conditions étranges après un cinq à sept particulièrement échevelé. Antoine Marcas, policier franc-maçon, frère d’obédience du ministre est chargé de l’enquête et ne va pas tarder à croiser Anaïs et à relier les deux affaires.

Il suffit de fréquenter régulièrement les maisons de la presse et de jeter un coup d’œil, plusieurs fois par an aux couvertures des grands hebdomadaires pour percevoir combien la franc-maçonnerie peut titiller l’imaginaire des Français.

Ça tombe bien, Éric Giacometti est journaliste et a enquêté sur la franc-maçonnerie tandis que Jacques Ravenne est lui-même franc-maçon. Rien de plus normal, donc, à ce qu’ils aient choisi de mettre en scène un héros maçon et à situer leurs romans autour de cette mystérieuse confrérie et de ses possibles dérives. Leur connaissance du sujet abordé, alliée à une reprise de ces thèmes qui excitent l’imaginaire du lecteur adepte de théories du complot et autres mystères liés aux loges donnent, peut-on penser, le gage d’une certaine qualité au moins de l’intrigue et de la documentation.

Et, de fait, les auteurs mettent en avant cette érudition en joignant en fin de volume des annexes, à la manière d’un essai historique on trouvera en l’occurrence, en ce qui concerne Conjuration Casanova, un glossaire de la franc-maçonnerie et quelques explications à propos de Casanova, d’Aleister Crowley et des pratiques tantriques. Une documentation qui, indéniablement et paradoxalement,  est un moyen de venir une dernière fois aiguillonner l’imaginaire du lecteur. En mettant en avant des faits assez développés pour montrer qu’ils sont bien réels mais qui ne le sont pas non plus assez pour lever toute opacité et tout mystère, ces annexes lui laissent tout loisir pour imaginer ce qui peut se dissimuler dans ces zones d’ombres. Pour nous, cette ultime partie a aussi eu l’avantage de nous expliquer que le nom de l’Abbaye de Thélème mise en scène dans le roman et dont on se demandait pourquoi Giacometti et Ravenne avait lourdement choisi cette référence à Rabelais dans un ouvrage pas franchement axé sur l’humanisme de la Renaissance, n’était pas le fait des auteurs mais d’Aleister Crowley.

 Mais souvenons-nous qu’avant les annexes, il y a un roman. Un roman à la structure classique dans le thriller, à savoir des chapitres courts qui multiplient les points de vue et les histoires qui vont nécessairement finir par se rencontrer et se obéissent à la règle essentielle du cliffhanger qui pousse le lecteur à tourner les pages pour savoir comment le héros va s’en sortir ou ce qu’il vient de découvrir. Faute d’être toujours original, cela a ici au moins l’avantage d’une certaine efficacité. Si l’intrigue, en elle-même, n’est au départ pas trépidante, elle est plutôt bien menée et servie par une écriture qui, au moins dans une première partie du livre, sans avoir beaucoup de relief, s’avère facile d’accès et sans fioritures excessives. Si, du moins, l’on fait abstraction d’un usage assez grossier d’accessoires censés apporter un supplément de mystère mais qui s’avèrent inutiles quand ils ne sont pas tout simplement grotesques. Ici ce sera une armure qui décore le bureau d’un médecin dans une clinique, là ce sera des portes dérobées dont on veut bien accepter l’existence une fois, même si elles se trouvent dans les toilettes et s’ouvrent grâce à un bouton dissimulé derrière la chasse d’eau, mais pas deux.

Mais, à partir du moment où le rythme s’accélère, dans la deuxième moitié du roman grosso modo, l’écriture souffre nettement d’une tendance à la surenchère dans les scènes d’action qui virent rapidement au ridicule. Que l’on en juge avec cette scène de fusillade dans un centre commercial où les auteurs abusent des clichés et des détails dont on voudrait croire qu’ils sont humoristiques mais qui, intégrés à une œuvre qui ne se démarque pas par son second degré, apparaissent inutilement lourds :

« L’homme au manteau arracha une fillette avec son nounours des mains de sa mère et la colla contre sa poitrine comme un bouclier. […]

L’homme au manteau gris avançait d’un pas mécanique en tenant la petite fille comme une poupée de chiffon. Derrière eux, la mère de l’enfant hurlait de terreur.

L’inspecteur visa une des jambes du tueur et appuya sur la détente. La balle rata son but et perfora la cloison d’un étalage de confiseries. L’homme au manteau pivota et tira à bout portant sur le jeune policier.

Sa tête explosa en éclaboussant de sang la devanture du fast-food. Un éclat de cervelle gicla sur le poster d’un énorme hamburger dégoulinant de ketchup.

Le tireur ouvrit le feu sur une autre vitrine, faisant exploser le verre fumé. La balle finit sa course folle dans la poitrine d’une vendeuse. Le dément exultait.

-C’est période de soldes, profitez-en. Tous les articles sont massacrés ». [p. 258 de l’édition Pocket].

Bref, arrive un moment où Giacometti et Ravenne cessent de faire dans la dentelle. Cela se ressent dans l’écriture, mais aussi dans l’intrigue elle-même qui commence à suivre des circonvolutions inutiles et longues avant tout prétextes à offrir un peu de dépaysement au lecteur en le transportant de Paris à Venise en passant par Grenade. Le passage en Andalousie pendant la Semaine Sainte est avant tout prétexte à nous livrer les impressions de Marcas sur les processions et à insister sur son esprit cartésien, tandis que le fait de situer l’action finale à Venise permet bien entendu de rapprocher l’intrigue de Casanova dont c’est la ville natale et d’évoquer la Loge P2.

De Casanova, d’ailleurs, nous n’avons pas encore pris le temps de parler. Sans doute parce que, même si un mystérieux manuscrit inédit d’une partie de ses mémoires est au cœur de l’intrigue, il n’est lui aussi qu’un prétexte. L’évocation de l’aventurier libertin vient ici renforcer l’arrière-fond érotique et historique du roman, marqueur obligé de ce type de thriller à tendance ésotérique, mais seulement d’une manière qui apparait comme anecdotique malgré l’insertion régulière de chapitres qui reprennent le texte de ce manuscrit inédit (avec, d’ailleurs, un style assez peu crédible).

L’impression qui prédomine en fin de compte est que Giacometti et Ravenne ont voulu courir tant de lièvres à la fois qu’ils ont fini par tous les perdre. On n’en apprendra pas beaucoup sur la franc-maçonnerie, moins encore sur ces questions de tantrisme tant les explications fournies sont nébuleuses, et ce sont les annexes qui nous en disent le plus sur Casanova et Aleister Crowley. De la même manière, l’idée de donner un rôle prégnant à des personnages féminins positifs et négatifs était sans doute bonne, mais jamais les auteurs n’arrivent vraiment à s’extraire des archétypes et à camper des personnages dont on n’aurait pas l’impression qu’ils manquent de chair et qu’ils sont bêtes à manger du foin tant ils agissent à l’encontre du bon sens. C’est là quelque chose de valable aussi pour les autres personnages, bien trop caricaturaux, de Marcas, le maçon « éclairé » au très méchant Œdipe (oui, la symbolique est parfois très appuyée… on l’a compris il a tué son père, mais on ne sait pas trop où il en est avec sa mère).

Le fond est sacrifié à la forme jusqu’au bout de la désormais inévitable cascade de rebondissements finaux. Et l’on ne peut que conclure en citant le roman. Alors que l’on approche de la conclusion, une émission télévisée fait le point sur la tragique affaire, donnant lieu à cette formidable mise en abyme :

 « Du sexe, de l’ésotérisme, des francs-maçons, un ministre dans un asile. De quoi faire un bon prime-time pourtant ! Dommage qu’il n’existe aucune image des pratiques de la loge Casanova. Enfin… Merci encore d’être venue ». [p. 406].

La cicatrice du diable, de Laurent Scalese

Un beau matin, un scénariste entre dans le bureau de Cécilia Rhodes, directrice d’une société de production, pour se défenestrer sous son regard impavide. C’est que Rhodes, véritable succube, presse ses collaborateurs comme des citrons, accapare leur travail et les pousse à bout. Peut-être même fait-elle plus que ça. C’est en tout cas ce que soupçonne le commissaire Artus Milot, persuadé que Cécilia Rhodes a tué, il y a plus de vingt ans, la talentueuse scénariste Lucie Drax.

Voilà donc pour le début de l’histoire. Car, bien entendu, ce n’est qu’un début. Bien vite d’autres personnages vont venir se greffer à l’intrigue : Kino, le secrétaire de Cécilia Rhodes, Charlie Kessel, l’écrivain en mal de lecteurs qui se trouve happé par Rhodes qui lui propose d’écrire un scénario, Leslie la coéquipière et maîtresse de Milot, Hudelot le flic fasciste et nécrophile, Willy Tampa le régisseur au cœur brisé…

Autant de personnages dont on se doute bien qu’ils vont tous être amenés à se croiser ou à se heurter à un moment donné et qui, tous, portent un poids : le poids d’un drame ancien, d’une vie ratée, d’un amour déçu… Seulement, et c’est là un des grands problèmes de ce roman, leurs actions, déterminées par ces poids, apparaissent souvent complètement démesurées en regard du préjudice ou du traumatisme qu’ils estiment avoir subi. Il n’y a alors que deux solutions envisageables : soit Laurent Scalese a décidé de ne créer que des personnages de psychopathes, soit il n’a pas réussi à les peindre d’une manière suffisamment convaincante pour expliquer leurs comportements.

Charlie Kessel est sans doute celui pour lequel ce défaut se fait le plus ressentir. Écrivain raté, il vit aux crochets de sa compagne qui a de plus en plus de mal à le supporter. Contacté par Cécilia Rhodes, il pense que ses problèmes touchent à leur fin, si ce n’est qu’il continue de négliger son amie pour se consacrer entièrement à l’écriture d’un scénario sous la houlette de la tyrannique productrice. Voyant son travail dénigré, il se met à assassiner un homme pour savoir ce que l’on ressent dans ce genre de moment et balance le chat de sa copine dans le sèche-linge. En l’espace de quelques jours, l’écrivain un peu fat est devenu un serial-killer en puissance. Comme ça.

Et l’on a l’impression que l’auteur lui-même peine à expliquer cette transformation brutale : « Tandis qu’il rabattait le couvercle, le sang-froid avec lequel il avait abattu Bale et tué Linus lui apparut monstrueux. Comment avait-il pu changer à ce point en si peu de temps ? Les événements des dernières semaines avaient-ils réveillé en lui des pulsions meurtrières en sommeil ? Il chassa de son esprit ce maudit sentiment de culpabilité puis quitta le sous-sol » (p.182 de l’édition Pocket).

C’est un peu vite expédié et, malheureusement, il en sera de même pour la plupart des personnages, y compris pour Cécilia Rhodes qui est sans doute le plus fouillé d’entre eux, mais dont on peine à comprendre le comportement jusqu’à la toute fin du livre, après le énième rebondissement final, tant toutes les explications visant à justifier sa manière d’être semblent bien courtes. À moins bien sûr – et l’on est tenté de le voir ainsi – que Cécilia soit une incarnation du mal absolu. Le titre du livre est d’ailleurs éloquent puisque La cicatrice du diable, c’est bien entendu la cicatrice que porte Cécilia. Le mal absolu donc, mais entouré d’un paquet de seconds couteaux qui ne sont pas piqués des vers eux non plus et qui se révèlent vraiment dans le dernier tiers du livre.

Et l’on touche là à une autre faiblesse. Les deux premiers tiers du livre (soit 200 pages en version Pocket) avancent à un rythme très lent sensé poser le décor et les personnages et faire monter la tension. Toutefois, le fait est que les personnages restent juste esquissés et que le décor se limite à une description acerbe du milieu de la production télévisuelle – peuplée d’égocentriques qui ne pensent qu’à se mettre des bâtons dans les roues –, et à celle de la vie de famille chaotique de Keller et de Milot. Si Laurent Scalese a de toute évidence voulu dégager son écriture des fioritures que l’on trouve trop souvent dans les romans français (en particulière les métaphores et comparaisons lourdes voire lourdingues), et y est arrivé, c’est pour aboutir à une écriture qui se veut sans doute d’une froideur clinique mais qui apparaît surtout plate. On ne trouve finalement rien de très original dans ces deux cents premières pages dans lesquelles l’intrigue avance bien lentement, pour peu qu’elle avance d’ailleurs, puisque Milot n’enquête pas vraiment, Cécilia Rhodes est toujours aussi méchante et Keller essaie de voir s’il peut tuer des gens sans que cela semble déranger grand monde.

Ce vide dans l’arrière-plan du roman, comme si les personnages, créés ex nihilo, évoluaient devant une toile blanche, est d’autant plus gênant que, jamais le lecteur ne se trouve en capacité d’imaginer quoi que ce soit : on lui présente des personnages et des situations en carton-pâte, sans vie, et on ne lui laisse pas un indice qui lui permette réellement d’exciter son imagination pour démêler un quelconque écheveau. Les scènes de sexe qui ponctuent le tout, qui ne laissent d’ailleurs rien à l’imagination puisqu’elles sont très explicites et ne sont là que pour montrer les rapports entre dominants et dominés, ne parviennent pas non plus à donner du sel à ce départ laborieux dans lequel l’imaginaire – puisque, rappelons-le, c’est de cela dont on parle sur ce site – semble se limiter aux noms étonnants des personnages (Lucie Drax, Cécilia Rhodes, Willy Tampa… autant de patronymes tout droit sortis du générique d’un film pornographique).

C’est en fait dans les cent dernières pages que tout s’accélère. Le lecteur frustré par la longueur de l’exposition de l’intrigue va alors avoir droit à une débauche de scènes violentes censées relancer l’action et, bien entendu, éclairer enfin les motivations des personnages : meurtre de prostituée, viols, femme battue, nécrophilie, assassinat d’enfants… Laurent Scalese, pour une raison mystérieuse, peut-être un oubli, n’évite finalement que la scène zoophile (compensée néanmoins par le meurtre du chat). Loin de nous l’idée de jouer la vertu outragée : certes, la violence est inhérente au genre et a son rôle à jouer dans l’intrigue. Le problème ici, c’est qu’elle est bien souvent gratuite, n’apportant pas grand ‘chose à l’histoire et même, devient parfois tellement outrancière qu’elle en devient risible. La scène essentielle du viol de Cécilia Rhodes, par exemple, qui devrait nous éclairer sur sa personnalité et, partant, sur l’intrigue elle-même, est tellement tirée par les cheveux, gratuite et dénuée de logique (des ouvriers décident, en débauchant, d’agresser une mère de famille en voiture en lui jetant un cocktail Molotov depuis leur camionnette avant de la violer devant ses enfants et de tuer ces derniers parce qu’elle s’enfuit) qu’elle en acquiert un potentiel comique indéniable, un peu à la manière d’un vieux slasher de série Z. C’est là un aspect d’autant plus gênant que le tout est saupoudré de quelques digressions sur des considérations politiques, en particulier une dénonciation du racisme par le biais de l’exposé des griefs de Hudelot vis-à-vis des étrangers, qui tombent souvent comme autant de cheveux sur la soupe, comme si l’auteur avait voulu ajouter un semblant de fond.

En fin de compte, le lecteur est dépossédé de l’histoire, ne peut se l’accaparer. Car le manque de cohérence, les éléments qui se révèlent d’eux-mêmes au fur et à mesure l’empêchent d’être, un tant soit peu, l’acteur de sa lecture. Tant et si bien que les traditionnels rebondissements finaux qui se succèdent sur les dernières pages n’ont finalement que peu d’impact et donnent surtout l’impression de venir encore charger un peu plus la mule.

La cicatrice du diable laisse un goût d’inachevé, l’impression d’avoir lu une esquisse de scénario, une suite de scènes pas forcément logique, un spectacle grand-guignolesque clés en main qui ne laisse finalement au lecteur que peu de possibilités de faire travailler sa propre imagination. Mais peut-être est-ce tout ce que l’on demande à ce genre de roman ?

La chambre des morts, de Franck Thilliez

Licenciés par leur entreprise, Vigo et Sylvain, ingénieurs informatiques, vandalisent ses locaux pendant la nuit. Sur le chemin du retour, grisé par ce coup de main réussi, encore chargé d’adrénaline, Vigo décide de faire un détour par un champ d’éoliennes afin de pousser un peu sa voiture, tous feux éteints, sur une longue ligne droite déserte. C’est là que survient l’accident. Les deux amis viennent de faucher un homme seul. Près du corps, une mallette contenant deux millions d’euros. Une véritable manne tombée du ciel alors que les difficultés financières s’accumulent pour Vigo comme pour Sylvain. Le cadavre est donc vite dissimulé et l’argent embarqué.

Sauf que rien n’est jamais simple : l’homme mort apportait une rançon aux ravisseurs de sa fille. L’enfant est assassinée et la pomme de la discorde solidement installée entre Vigo et Sylvain. Surtout, le meurtrier entend bien récupérer son argent et les enlèvements continuent.

 Après la lecture de Monster, de Patrick Bauwen, et de Carnages, de Maxime Chattam, nous continuons donc dans le thriller  (rappelons que les auteurs de la Ligue de l’Imaginaire n’en écrivent pas tous et touchent aussi au polar historique, au polar ésotérique, à la fantasy ou encore à la science-fiction ou à la fable philosophique pour Bernard Werber).

À la différence de ces ouvrages de Bauwen et Chattam, le roman de Franck Thilliez se déroule en France, et plus particulièrement dans le Nord-Pas-de-Calais où il vit. Ce choix lui permet d’ancrer son histoire dans une réalité bien plus palpable pour le lecteur français, et que l’auteur lui-même connaît intimement. C’est ce qui permet de donner une véritable chair aux personnages, mais aussi au décor. Ce faisant, en mettant en avant le contexte social particulièrement dramatique de cette région, et en peignant une atmosphère glaciale et sombre (l’action se déroule en hiver, aux alentours de Noël), Thilliez crée une ambiance pesante. Certes la figure imposée du tueur en série truste une grande partie de l’intrigue, mais la fragilité des hommes et des femmes face à une société en crise crée une trame de fond assez solide.

Le choix des personnages principaux participe de ce mouvement. On aurait pu s’attendre à une de ces très classiques visions du Nord dans lesquelles les médias à sensation se complaisent : alcoolisme dans les milieux ouvriers et leurs corollaires que sont abus sexuels, inceste… Au lieu de cela, Thilliez nous confronte pour commencer à deux chômeurs qui sont des ingénieurs informatiques, a priori équilibrés, amateurs d’échecs. L’un est un père de famille attentionné, l’autre un célibataire issu d’une famille ouvrière d’origine polonaise qui a de toute évidence beaucoup misé sur l’école publique et a réussit à faire que ses enfants s’extraient de ce milieu (Vigo, donc, est ingénieur, et son frère travaille dans la police scientifique). Ce sont leurs choix, leurs états d’âmes ou leurs rêvent qui détermineront leur parcours dans ce roman et les feront basculer ou pas du côté du mal.

Le héros du roman coupe aussi en partie aux clichés. Thilliez nous épargne le classique flic alcoolique et viril. Lucie Henebelle n’a rien d’un superflic. Brigadière, mère célibataire, elle se consacre sans compter à son travail et apparaît comme un personnage équilibré intégré à une équipe qui n’a certes pas beaucoup de considération à son égard mais sait tout de même reconnaître ses mérites.

Du côté du méchant, les choses sont un peu plus compliquées et, sans trop en révéler, on peut dire que là encore, Thilliez cherche à sortir des sentiers battus en en confiant le rôle à une femme avec, toujours, le désir de nuancer le personnage. Si elle est clairement malfaisante, elle obéit toutefois en partie à une logique qui n’a pas complètement à voir avec ce « mal absolu » qui hante moult thriller.

Ces éléments posés, parlons de la narration. Nos deux lectures précédentes se sont, en la matière, révélées extrêmement décevantes. On retrouve dans La chambre des morts des défauts dont on va finir par penser qu’ils sont inhérents à une grande partie du thriller français, en particulier l’usage de métaphores et de comparaisons qui apparaissent souvent pesantes (« Il régnait dans l’antre de chlorophylle une atmosphère de film à carnage », p.28[1]) ou enrobées d’un lexique difficilement compréhensible mais qui laissent transparaître une connotation de littérature fantastique ou d’horreur (« Le pandémonium avait rouvert les portes de sa cité infernale », p.269). Elles s’avèrent souvent agaçantes et parasitent parfois la lecture mais demeurent ici supportables, parce qu’elles ne s’accumulent pas d’une part, et en raison par ailleurs du rythme haletant qu’instille Thilliez à son roman dans lequel il démontre de réelles aptitudes dans l’art du « page-turning », pour oser un néologisme barbare.

Quelle place toutefois, dans tout cela, pour l’Imaginaire ? Ancré dans une réalité sociale, économique, géographique par un auteur qui apparaît d’évidence soucieux  de véracité scientifique, le roman peut paraître – si ce n’est pas le simple fait qu’il s’agit d’une fiction – bien loin de cet Imaginaire revendiqué. Il est pourtant là, un peu partout, en filigrane, dans l’utilisation de peurs solidement ancrées dans l’imaginaire collectif  (loup, croquemitaine…) et d’une manière plutôt efficace puisque Thilliez, malgré les métaphores parfois lourdes évoquées plus haut, laisse une certaine latitude à l’imagination du lecteur en suggérant plus qu’en décrivant les scènes d’horreur.

On regrettera la règle trop établie dans ce genre de romans des multiples twists finaux qui n’apportent finalement pas grand-chose à l’histoire et qui, pour certains lecteurs, peuvent même gâcher en partie le plaisir de la lecture au même titre que de trop grosses ficelles utilisées dans certains thrillers pour faire avancer l’enquête.

La chambre des morts est toutefois un roman réussi dans l’ensemble. Thilliez montre qu’il n’est pas besoin de placer l’intrigue aux États-Unis pour faire un thriller efficace qui n’est d’ailleurs pas sans rappeler les premiers romans de James Patterson dont Alex Cross est le héros. Un thriller honorable donc, qui aurait sans doute gagné à se terminer d’une manière plus classique mais qui s’avère être d’une lecture agréable.

 Franck Thilliez, La chambre des morts, Le Passage, 2005. Rééd. Pocket, 2006.


[1] Les numéros des pages citées se réfèrent à l’édition Pocket.

Carnages, de Maxime Chattam

Lamar Gallineo, inspecteur de la police de New York se trouve confronté à une bien singulière affaire. En l’espace de quelques semaines, trois lycéens font un carnage à l’arme à feu dans leurs établissements respectifs avant de se suicider. Il semble toutefois que, si les bourreaux présumés se sont donnés la mort, il y ait un lien direct entre ces trois affaires et Lamar va tenter de mettre fin à cette série de massacres. 

Commençons par expliciter notre choix. Pourquoi s’intéresser à ce roman de Maxime Chattam plutôt qu’à un autre ? Pour deux raisons qui tiennent en une : il est court.

Il est court – à peine un peu plus de 80 pages – et une première tentative il y a quelques années de lire un roman de Maxime Chattam (In tenebris) avait tourné court aux environs de la page 30. Choisir un roman court était donc le garant d’une lecture complète.

Il est court, et cela semble changer du gros de la production de la Ligue de l’Imaginaire dont les auteurs publient couramment des livres qui dépassent allègrement les 400 ou 500 pages. Il est donc intéressant aussi de voir comment un auteur qui publie généralement des romans assez longs va trouver à resserrer une intrigue. Dans ce collectif d’auteurs qui affirme son désir de tenir le lecteur en haleine, le fait de lui offrir un roman court peut apparaître comme un moyen de maintenir une tension importante. Cela nécessitera bien sûr une construction sans failles et une économie de moyens. Alors, pari réussi ?

Parlons donc pour commencer de la narration. Et passons assez vite sur les questions de style. D’une manière générale, l’écriture de Chattam apparaît relativement fade avec une certaine propension à la métaphore et à la comparaison maladroitement grandiloquentes (« L’établissement ressemblait à un golem de pierre agenouillé, des tentacules de pierre à la place des bras s’étalant entre des flaques de bitume et des nappes d’herbes », première phrase du roman, p. 9 ; « Des bouteilles d’alcool et de soda jonchaient le sol comme la flore apocalyptique de ce bunker », p.80 ; « Le canon beugla, vomissant sa gerbe d’acier en fusion », p.83), ainsi que, régulièrement, à une syntaxe et une sémantique peu claires, voire approximatives : « Toute la ville tremblait dans l’incompréhension », p. 27 ; «Un obscur secret se tramait derrière tout ça », p. 39 ; « (…) personnes suspectées d’être impliquées dans des activités ou une doctrine néonazies ou apparentées », p. 75 ; « La haine s’empara de son faciès », p. 82.

Ces scories existent bel et bien et peuvent s’avérer agaçantes mais elles restent toutefois supportables, la faible longueur du récit et la nécessité de le faire avancer rapidement empêchant de fait les longs développements dans lesquels elles pourraient faire leur nid.

Cela nous amène nécessairement à la question de la dynamique du récit ; dynamique que la structure courte dudit récit rend primordiale. Et c’est bien là que le bât blesse. Maxime Chattam développe une intrigue qui, nous l’avons dit, se déroule sur plusieurs semaines. 18 pages sont consacrées au premier massacre, une cinquantaine à la résolution de l’affaire. Entre les deux, il reste à peine un peu plus d’une douzaine de pages pour évoquer les débuts de l’enquête et les deux autres massacres. Donc, l’auteur coupe, élude. Un procédé qui pourrait éventuellement tenir la route avec une histoire simple. Mais Maxime Chattam a opté pour une intrigue à rebondissements. En fait, il va privilégier la tension dans l’action de la dernière partie, avec course contre la montre, confrontations et multiples coups de théâtre (nous y reviendrons) au détriment sinon de la cohérence, du moins de la crédibilité de l’histoire, et surtout, de celle des personnages. D’où l’impression d’une intrigue dont il manque des pièces, des parties entières, et qui, au bout du compte, semble particulièrement tirée par les cheveux.

Les personnages eux aussi, donc, participent de cette sensation d’artificialité – au sens non pas d’imaginaire, mais de manque de profondeur – à commencer par le héros, Lamar Gallineo, dont le portrait est dressé, ou plutôt esquissé, en une bonne page. On y apprend qu’il a deux handicaps pour être flic : il est trop grand, et il est noir. On comprend bien que la question du racisme dans la police puisse être un frein pour un noir, on reste dubitatif sur la question de la taille, si ce n’est qu’elle permet  l’auteur de faire une blague sur les basketteurs. Lamar a finalement réussi à faire son trou grâce à « quelques bon coups de flair » (p. 14) et à la discrimination positive. Si Chattam va ensuite s’échiner à nous montrer comment Lamar est un bon flic (c’est simple, dès qu’il y a un meurtre c’est lui que l’on contacte), il expédie ici un portrait qui tendrait plutôt à prouver qu’il est surtout chanceux.

L’autre personnage important du roman est bien sûr l’instigateur présumé des massacres, un lycéen renvoyé de plusieurs établissements. Là encore, le portrait est vite brossé et ses motivations implacablement montrées du doigt par le très perspicace Lamar : « N’oublie pas qu’il s’est fait virer quatre fois ! C’est un… turbulent. S’il a ressassé sa soif de vengeance pendant des mois et des mois, il aura fini par élaborer ce stratagème perfide » (p. 63). On y ajoutera une pincée de nazisme pour mieux l’opposer à l’inspecteur noir et jouer un peu avec l’imagerie du Troisième Reich lorsque Lamar pénètre dans la cave où l’ado rebelle dissimule ses jouets : « Puis il dut reculer pour voir dans son ensemble l’immense drapeau qui était accroché contre le mur opposé. Un étendard rouge sang énorme. Avec un cercle blanc au milieu. Et la croix gammée tournant en son centre », p. 69.

De là, on peut tirer déjà un des aspects principaux du roman, à savoir un traitement ambigu de son sujet. Il ne s’agit pas de parler de faits de société. L’utilisation de faits divers qui ont marqué la société occidentale, ces massacres commis par des lycéens, à Columbine ou en Finlande, n’est là que pour servir de toile de fond à un semblant de combat entre le Bien et le Mal en jouant vaguement avec le politiquement correct. En l’occurrence, on présente un héros noir et un méchant néonazi ; pari osé si le livre avait été écrit en 1934. Surtout, il en ressort une certaine forme de fascination morbide de l’auteur envers cette symbolique pseudo-nazie (bannière, référence au bunker) maladroitement mêlée à l’imaginaire juif dans la phrase d’introduction qui se réfère au Golem. Il ne faut bien entendu pas en tirer une conclusion hâtive sur une quelconque prise de position politique de l’auteur. Il s’agit plutôt de l’utilisation à destination d’un lectorat qui en est avide, d’une symbolique qui s’appuie sur la littérature et le cinéma d’horreur, les jeux de rôles mâtinés de mythologie médiévale etc. Bref, de quoi faire frissonner à l’aide d’un peu de grand guignol particulièrement appuyé par le biais de l’utilisation régulière lors des fusillades de l’image de la cervelle qui vient recouvrir un visage, se coller au plafond…

C’est sans doute là que vient se loger l’imaginaire dont Chattam est l’un des hérauts. Dans cette symbolique approximative et puérile, ambiance bivouac de colonie de vacances autour  d’un feu de camp où l’on se raconte l’histoire du tueur du vendredi soir. Sauf que l’on n’est pas forcément au coin du feu, que l’on n’est pas non plus forcément un adolescent prépubère et qu’il en faut plus pour nous effrayer et nous entrainer dans l’histoire. Il en ressort un sentiment de vacuité accentué par un élément relevé dans d’autres critiques faites lors de ce défi : l’utilisation quasi systématique des coups de théâtre à répétition ; un procédé qui finit par devenir tellement banal que la véritable révolution serait d’écrire un livre dans lequel on ne trouverait jamais le coupable. On a en fin de compte l’impression d’avoir lu un ouvrage qui cherche à provoquer la montée d’adrénaline mais qui s’avère être sans surprise et d’une grande fadeur.

Maxime Chattam, Carnages, Pocket, 2010.

Monstrueux : Monster, de Patrick Bauwen

Paul Becker est médecin à Naples en Floride. Sa vie bascule dans l’horreur le soir ou son meilleur ami, un policier, débarque dans son cabinet avec un prisonnier qui vient, de toute évidence de passer un sale quart d’heure. Après une bagarre qui voit repartir l’interpellé récalcitrant encore plus amoché qu’à son arrivée, Paul découvre un téléphone portable. Dessus, trois photos : celle d’un enfant disparu, une autre d’une scène d’orgie avec des mineurs, une dernière représentant le père de Paul. Le médecin va se trouver au centre d’un énorme complot qui fait exploser sa vie et
celle de ses proches.

On est donc là dans le thriller tel qu’on se l’imagine (un bon point « Imaginaire » pour Bauwen) : le gentil est très gentil ; certes, il a tendance à négliger sa femme pour mieux s’occuper de sa petite clinique pour laquelle il s’est endetté afin de faire bénéficier ses patients de climatiseurs « superbes » et de stores « élégants », mais il finit toujours par s’en excuser. Le méchant, qui s’appelle Kosh, est très méchant. Si vous ne me croyez pas, jugez-en par vous-même : « Kosh l’aurait bien tué dans son fauteuil. Il lui aurait volontiers enfoncé un tisonnier dans la gorge, par exemple, ou bien versé de l’acide dans les yeux. Non parce que le businessman était un pédophile – cela Kosh n’en avait rien à foutre – mais parce qu’il était curieux de faire de nouvelles expériences ». On se trouve aussi toujours à la limite du fantastique. Kosh est un magicien (bon point « Imaginaire ») et, parfois, le spectre de leur mère décédé vient aider les petits enfants tombés entre les mains du méchant (re-bon point  Imaginaire »). Et, bien entendu, nous sommes dépaysés car cela se passe en Amérique.

Ajoutons à tout cela le fait que l’intrigue est particulièrement retorse, bien que souvent prévisible quand elle n’est pas déviée par des rebondissements peu crédibles que l’on ne révèlera pas ici afin de ne pas perturber le lecteur curieux. Nul doute donc, que Bauwen connait bien ses classiques (les clins d’œil sont légions au cinéma d’horreur, de Vendredi 13 à Saw, ou aux séries télévisées, X-Files côtoyant Prison Break) et les archétypes du genre. Peut-être même qu’en évitant certaines circonvolutions inutiles et enlevant 100 ou 150 pages à cette histoire qui traîne en longueur (600 pages), il aurait pu en faire un roman qui, à défaut d’être très original ou séduisant aurait été efficace. Car même, s’il utilise un sujet rebattu – le réseau pédophile machiavélique – il arrive à ne pas tomber dans le travers de la description complaisante et nauséabonde de scène horribles.

Là ou le bât blesse vraiment chez Patrick Bauwen, et où il perd l’ensemble des bons points acquis jusque là, c’est le style.

Cela commence dès le début par une utilisation jusqu’à l’écœurement de la phrase nominale et de l’adresse au lecteur qui, loin d’immerger ledit lecteur dans l’histoire, vient renforcer le sentiment d’artificialité du récit. Un sentiment dont on n’arrive finalement plus à se défaire et qui donne à cette histoire un terrible aspect « carton pâte ». Ensuite, tout au long du récit, l’auteur semble se chercher un style ou, plutôt ne pas arriver à en assumer un. Sur l’ensemble du roman, cela donne des chapitres à la première personne au présent (avec ces terribles adresses au lecteur) et d’autres, qui se déroulent sensiblement au même moment, au passé, mêlant imparfait pour la description et passé composé pour les actions. Si le procédé est grammaticalement correct, il apparaît ici extrêmement lourd et l’on se demande pourquoi l’auteur refuse d’utiliser le passé simple. D’autres scories encore viennent s’ajouter à cette structure déjà indigeste, en particulier un usage de comparaisons et des métaphores hasardeuses et qui, lorsqu’elles ne le sont pas – voire même quand elles sont plutôt honorables – sont aussitôt gâchées par le désir d’en faire trop, en usant par exemple d’onomatopées qui font sensiblement baisser la tension et confinent parfois au ridicule : « La pluie découpe d’éphémères rideaux de dentelle sous les gouttières. Plic-ploc dans les flaques. On dirait que la lumière de l’après-midi a été absorbée par un trou noir ».

En fin de compte, Monster apparaît comme un roman médiocre, trop long, trop compliqué et souvent trop peu crédible. Le désir de Patrick Bauwen de créer une complicité avec le lecteur à travers un ton qui se veut familier mais apparaît souvent très artificiel, des adresses directes dont on a déjà dit combien elles sont pesantes, et un humour de série TV qui tombe trop souvent à plat, en rend par ailleurs la lecture très fastidieuse. Certes, il y a de l’Imaginaire dans Monster, mais il s’agit surtout, plus que de l’imaginaire de Bauwen lui-même, d’un imaginaire issu du cinéma d’horreur, des séries TV et des romans de Stephen King. Patrick Bauwen les a bien assimilé mais nous les restituent tels quels, sans grande originalité et d’une manière pour le moins besogneuse.

Patrick Bauwen, Monster, Albin Michel, 2009. Rééd. Le Livre de Poche, 2010.