Jason dans le désert
Une autre chose que nous apprend le catch est que, si vous n’en acceptez pas les prémisses et que vous regardez un match, vous risquez de trouver cela (parfois rigolo mais…) parfaitement débile, de vous inquiéter de la santé mentale de ces foules hurlantes (sauf si vous vous intéressez aux cérémonies sacrificielles) et serez, de fait, beaucoup plus attentif aux “ ficelles ” utilisées par les acteurs du show.
Le thriller, c’est un peu la même chose. Si vous n’êtes pas happé par la mécanique mise en place par l’auteur, vous commencez à scruter ce qui se passe sur les côtés ou en dessous de l’action que l’on vous propose, la façon dont c’est écrit, la crédibilité des scènes, etc. Forcément mon cas pour Le baiser de Jason, car que je suis dans une lecture critique, mais aussi parce que j’ai décroché, dès les premières pages.
Laurent Scalese s’en remet entièrement à cette mécanique – le monstre est tapi dans le quotidien du héros, qui est-il ? –, qui est posée dans une sorte de désert narratif affligeant où ne compte que sa course de gendarmes et voleurs. Estimant sans doute superflu de créer une ambiance, ou son écriture étant trop limitée pour cela, il est, par exemple, totalement incapable de donner vie à un lieu. Les descriptions auxquelles il se livre sont aussi attrayantes que la chambre d’hôtel bas de gamme dans laquelle est dépecée la passeuse innocente du début du roman : lapidaires, sinistres, fonctionnelles, sans âme. Un whodunit à l’anglaise, pour un résultat identique (rétablir l’équilibre dans le monde) fait mille fois mieux en termes romanesques.
Fonctionnels aussi la plupart des personnages, certains jaillissant du néant avec des comportements improbables. Le frère de Julia Harbon, dont on apprend qu’il était au courant de tout ce qui se tramait autour de la malheureuse mule, a préféré attendre son assassinat pour aider Vidal a posteriori plutôt que de porter assistance à sa sœur, et peut-être la sauver, a priori (p. 37 et suivantes). Ceci permet sans doute à Scalese d’éviter une phase d’exposition introductive trop compliquée à écrire, où il aurait dû développer des personnages et des situations pour asseoir son récit. Il est plus économique et rapide de passer par d’insipides dialogues – ce qui, là encore, tend à rapprocher son roman d’une écriture télévisuelle – pour tenter de vaguement contextualiser l’histoire de Julia et de la drogue dans les Antilles. Évidemment, ce frère qui traverse l’Atlantique comme vous la rue en bas de chez vous et qui adore jouer l’auxiliaire de police possède une connaissance – tout à fait opportune, mais totalement improbable – du réseau, des passeurs, des lieux et heures de rendez-vous qui permet de lancer la course poursuite. Une fois remplie cette fonction, il peut disparaître aussi simplement qu’il est apparu. Tout ceci est peut-être un choix défendable dans l’économie du thriller, mais sûrement pas au regard des ambitions d’excellence littéraire affichées par les promoteurs de la Ligue.
De même, l’ancienne femme de Vidal, à la fin du roman (p. 251 et suivantes), surgit comme un diable de sa boîte, accordant la paix au commissaire triomphant (s’agissant de la mort de leur fille) et l’autorisant à connaître le bonheur avec sa nouvelle fiancée, avant de quitter le 36, tel un fantôme. De cette scène ridicule, qui semble toutefois être un passage obligé vers le happy ending on retiendra cependant cette sentence d’un autre âge « Toutes les femmes rêvent de se marier et d’avoir des enfants. Je suis certaine que (Claire) en crève d’envie mais qu’elle n’ose t’en parler. »
Tout aussi problématique est le personnage de Florence, qui incarne de façon plutôt médiocre – parce que totalement artificielle – la tentation sexuelle, à ce moment précis de la vie de Vidal, et qui va en disparaître pour épouser, par dépit, un vieux riche (p. 331). Dans le monde de Scalese, les prostituées indicateurs de police peuvent entretenir un haut degré d’intimité avec leur flic (la scène dans le café) et, surtout, elles sont tout à fait libres et n’ont aucune difficulté à plaquer, du jour au lendemain, leur métier. Bien sûr, outre la mise en valeur de la fidélité du héros, Flo aura livré à Vidal un renseignement de la plus grande importance sur Jason, qu’elle aura obtenu par un miraculeux concours de circonstances.
La plupart des personnages secondaires obéissent à ce schéma utilitaire, peu fondés psychologiquement afin, sans doute, de ne pas encombrer l’action, le rythme, ce mouvement infernal propre au thriller qui ferait tourner les pages sans qu’il puisse s’arrêter à un lecteur captivé. Mais si le prix à payer pour bénéficier de ce rythme est une telle médiocrité narrative, le jeu en vaut-il la chandelle ? Le conflit entre le bien et le mal qui est au cœur du Baiser de Jason mérite-t-il cette écriture dévoyée ?
Rythm’n flouze
Une bonne partie de la fiction de divertissement semble s’être convertie à cet impératif du rythme, qui touche autant la forme que le fond de son propos. Chapitres et phrases courtes, abondances de dialogues, rebondissements à tout moment pour, paraît-il, retenir l’attention du public, interdisent effectivement le développement trop long, tant des situations que des personnages. Nous aurons certainement à répondre, à la fin du défi, au bien-fondé de cette exigence de vitesse et de précipitation, s’il est constaté qu’elle est une constante du genre.
Les actuels écrivains de fiction de divertissement n’ont évidemment pas inventé le rythme dans les histoires. Lisez n’importe quel ouvrage de Michel Zévaco, génial feuilletoniste du début du XXème siècle, pour voir qu’il était possible de créer des récits palpitants, alliant péripéties et très bon niveau de langue, avec une intention pédagogique certaine (libertaire, Zévaco croyait à la diffusion du savoir dans les couches populaires via le roman) qui portaient aussi une vision politique du monde (eh oui !), et dont la qualité n’était en rien sacrifiée au rythme.
Plus près de nous, quelqu’un comme Georges-Jean Arnaud, auteur de polars grand public, montre qu’il est tout à fait concevable de captiver l’attention du lecteur en posant des personnages, en développant à partir d’un rien quotidien un véritable climat d’angoisse et de suspense, sans accumuler les effets grandiloquents, les meurtres en cascade et les grands mouvements d’air qui s’emparent du vide de certains livres. Sans chercher loin, on peut trouver facilement pas mal d’excellents romanciers ne sacrifiant pas à cette religion de la vitesse.
Ce n’est pas le cas de Laurent Scalese qui, avec une moyenne de 6 pages et demie par chapitre, n’approfondit ni personnages, ni situations, mais y entasse événements, rebondissements et organise les déplacements entre eux. Car on bouge beaucoup dans Le Baiser de Jason, un temps important semble consacré à se rendre d’un point à un autre, montrant l’étendue de la menace que fait planer le meurtrier sur les Français honnêtes, mais mettant encore plus cruellement en lumière l’incapacité de l’auteur – que je soulignais précédemment – à rendre compte de ces espaces et de ces lieux.
L’accumulation de ces événements présente également un danger, celui de leur incohérence. En adoptant une ligne chronologique réelle, on réduit le risque de celle-ci au niveau général, mais on appauvrit d’autant la langue et les possibilités littéraires de son texte, sans emboîtement, sans pause, sans modulation de la vitesse de narration. Surtout, on ne le supprime pas totalement, ce qui oblige l’auteur à parfois forcer quelque peu le destin.
Fils, ficelles, câbles
Coïncidences, hasard, coups du sort, coup de chance, permettent effectivement de résoudre à bon compte les éventuelles difficultés nées de l’accumulation des événements. Nous avons déjà vu que le commissaire Vidal avait bénéficié de tout le savoir du frère de la première victime, qui avait fait immédiatement le déplacement des Antilles pour se mettre à son service (pp. 75 et suivantes). Son indic, la délicieuse Flo, avait fort opportunément pris un café, la veille du jour où Vidal lui demande le renseignement, dans un établissement où une prostituée se vantait de sa participation à une partouze avec la seconde morte (p. 56). Rachid Khadra, l’indicateur d’Agnès Jarry, a eu l’amabilité de se trainer, mourant et ensanglanté, dans tout son appartement pour désigner une plinthe derrière laquelle il planquait des documents compromettants. Elle n’est pas belle la vie ?
Des facilités scénaristiques comme celles-ci, vous en avez plein le roman. La plus énorme est celle relative à la découverte des cadavres d’un policier et de son indic, éliminés par Jason et sa bande. Celle-ci a été rendue possible parce que ces derniers, « sans doute dérangés par des promeneurs », n’ont pas immergé le deuxième corps dans l’étang où ils s’étaient débarrassés du premier. Alors résumons-nous : voici des tueurs qui ont dépecé une femme pour récupérer leur drogue, qui ont pendu par les pieds un inspecteur de police au-dessus du périphérique (encore une scène goûteuse d’incohérence) avant de la lâcher pour qu’elle soit écrasée par les véhicules qui y circulent, qui viennent donc de flinguer sans autre forme de procès un autre flic et son indic, ces gens-là, donc, « sont dérangés par des promeneurs » et se sauvent sans demander leur reste ?
Quand on est un lecteur d’une intelligence moyenne comme moi, on se dit, à ce stade de la lecture, que Scalese est soit un auteur d’une prodigieuse médiocrité, soit un cynique vendeur de mauvaise soupe.
Suite à venir
Le baiser de Jason est sans doute une fine allusion au Baiser de Judas par lequel ce disciple de Jésus le trahit en le désignant aux Romains qui venaient l’arrêter. Pourquoi Jason ? Peut-être pour l’eXquis jeu de mots qui permet aux policiers de nommer, à plusieurs reprises, le réseau de pourvoyeurs de stupéfiants d’Île-de-France : Jason et les Narconautes. À moins qu’il ne s’agisse d’une réminiscence de Jason Voorhees bien connu des amateurs de slasher. La drogue dont il sera question est, quant à elle, désignée sous le nom de Bethsabée, femme de David et mère de Salomon (comment, Salomon est juif ?). On a des lettres chez les Scalese, comme le démontrent les trois prétentieuses citations de l’incipit (Nietzsche, Homère, Sun Tse, rien que ça !)…