Fractures de Franck Thilliez

Dans le Nord de la France, la jeune Alice Dehaene va devoir affronter le petit monde dans sa tête pour tenter de comprendre le puzzle de sa vie et, du même coup, aller mieux : entre une sœur jumelle morte il y a dix ans mais qui n’est pas tout à fait morte, son père qui tente de se suicider à coups de couteaux et se rate, sa mère en fauteuil roulant qui souffre d’un Locked-in-Syndrom (LIS), un mystérieux homme catatonique trouvé à un arrêt de bus, son psy personnage clé et qui cache des choses, une assistante sociale curieuse qui cherche à comprendre et un petit ami dans le social qui cache aussi un terrible secret…

A la lecture de Fractures je n’ai pas du tout accroché. Dès le début de ce deuxième roman, je me suis prise en main pour avancer péniblement dans cette histoire complexe en personnages, en rebondissements et en surenchère de situations improbables. Du coup j’ai mis un mois et demi a lire 375 pages (écrit en gros !). Et tout le temps de ma lecture je me suis posée cette question : « pourquoi est-ce que je n’aime pas ce roman ?»

Pourquoi, dès les premières lignes, mon cortex a-t-il rejeté en bloc cette histoire ? Moi qui étais positive sur le fait que F. Thilliez avait une écriture aboutie et sûrement la plus intéressante de la Ligue de l’imaginaire

Et c’est vrai. Sur la forme, son écriture et son style ne sont pas désagréables. L’écriture est fluide, le roman est bien écrit, le style du thriller est au rendez-vous : des chapitres courts et efficaces, des intrigues, des rebondissements….alors ?

Le fond ! Je me suis arrêtée sur la quatrième de couverture, attirée par l’histoire des jumelles (étant moi-même jumelle) et par le côté drame psychologique de l’intrigue. Mais ses multiples personnages ne sont pas attachants et surtout l’histoire résonne comme une fausse note.

L’héroïne Alice Dehaene est une jeune fille faible, molle, qui toute sa vie a subi et accepté son sort, et ce qu’elle accepte – on finit par le comprendre plus le roman avance –, c’est le pire… Elle suit une psychothérapie depuis un an pour comprendre sa vie et aller mieux (on n’a qu’une envie c’est de lui mettre des baffes…)

Son père Claude Dehaene est un homme brisé par les reportages journalistiques sur les guerres et les conflits et toutes les horreurs qu’il a vu – on finira par le comprendre aussi –, auquel il a pris part. A son retour il devient un monstre pour sa famille «qu’il aime a sa façon».

Le psychologue d’Alice, Luc Graham, est pour moi le personnage le plus crédible et le plus réussi du livre même si lui aussi a une histoire incroyable qu’il trimbale comme la peste et qui le rend «mauvais».

Nous sommes donc éparpillés au milieu d’un grand nombre de personnages dont on se doute évidemment qu’à terme, ils seront tous liés les uns aux autres. Notons aussi la sœur jumelle d’Alice: Dorothée (qui n’est autre, on le comprendra très vite, qu’Alice elle même). Si !

Car le voilà le côté psychologique du roman et, attention, vous en vouliez ? En voilà ! Le dédoublement, la dissociation, les désordres de la personnalité, la psychose, la névrose phobique, l’hystérie…Tout le roman repose sur cette jeune fille qui partage sous son crâne d’autres personnes, et cela afin d’échapper aux tortures mentales et physiques que lui inflige son père. Elle va donc survivre en se créant différents dédoublements de la personnalité et cohabiter non pas avec un, ni deux, mais quatre personnages (avec elle ça fait cinq). Cela justifie que F. Thilliez nous inflige régulièrement – et notamment dans son épilogue – des cours indigestes pour nous montrer qu’il maîtrise son sujet «psy» sur les traumatismes psychiques, les fugues dissociatives, les troubles de l’identité, avec études américaines à l’appui.

Et cette psychologie excuse tout. Le roman est noir et les personnages, qu’ils soient passifs ou actifs, ont tous des excuses pour être ignobles voire pourris. Claude torture sa fille mais est lui-même un traumatisé de la guerre. Luc a tué pour sa famille, mais cela est justifié par la douleur de sa vie détruite. Alexandre a été le tueur accidentel d’une petite fille, mais il est lui aussi un papa. La mère d’Alice, qui ne s’est jamais intéressée à sa fille est victime du LIS, Fred, le petit ami d’Alice par qui viendra le rebondissement final, a été torturé par son père… Tous bourreaux et victimes, tout n’est qu’un jeu de miroirs qui finit en éclats dans la tête d’Alice.

En conclusion, je saisis mieux pourquoi je n’adhère pas à ce livre. Les personnages sont trop : trop gentils, trop méchants…Trop nombreux et sans subtilités, ils sont des caricatures esquissés sans profondeur, sans nuances dans leur vécu et aucune réflexion dans leurs actions. Tout le livre nous gave de psychologie, mais n’apporte aucune réponse ni réflexions dans le drame où tous vivent leur vie.

L’effet « psychologie » est indigeste et comme tout repose dessus, se dégage une impression très nette de pièce montée ou rien ne colle, une histoire où il est impossible d’entrer. Je m’étonne d’avoir été bien plus investie dans Le louvetier (où l’écriture n’est pourtant pas aussi bonne que celle de F.Thilliez), où l’imaginaire prenait des formes féeriques, historiques… Ici l’imaginaire est glauque, et le vice nous ramène à la réalité la plus crue, le tout emballé dans un paquet du Manuel de psychologie expliqué aux débutants.

Enfin, je note comme ironique la dernière phrase de l’auteur « car n’oubliez pas qu’une histoire continue à exister même lorsque la dernière page du roman est tournée…». Je tourne la dernière page et pour moi, ce roman si long à lire sera très vite oublié…

 

 

 

 

 

 

Le Louvetier, de Henri Loevenbruck

 

Royaume de Gallica en l’an de grâce 1154, un jeune garçon nommé Bohem, fils du louvetier local de Villiers-Passant, voit sa vie basculer le soir de la Saint Jean en sauvant des flammes un loup destiné au sacrifice du village. Quatre années plus tard, la légende du jeune garçon « louvetier » reste intacte dans tout le royaume et une longue fuite commence alors pour le jeune homme traqué qui est devenu un enjeu politique et religieux. Une fuite semée d’embûches et de rencontres inattendues afin de découvrir son incroyable destinée.

Premier volume d’une trilogie nommée Gallica Le louvetier de Henri Loevenbruck nous entraîne dans la France du Moyen-âge, ou plutôt dans une France imaginaire dans laquelle se mêlent villes réelles, contrées et forêts fantastiques, animaux mythiques et créatures mythologiques. Récit d’apprentissages par un jeune héros de 17 ans qui découvre son époque sur les routes de l’aventure entre obscurantisme religieux et mythes païens.

Tout de suite le récit nous emporte dans un espace temps plutôt plaisant, à l’ancienne, avec ses castels, ses bourgs, ses croyances et métiers oubliés, mais H. Lovenbruck fait le choix de faire intervenir assez rapidement autour du récit principal, un foisonnement d’histoires et ce jusqu’à l’écœurement. Alors que nous suivons avec intérêt l’aventure naissante de ce jeune Bohem, d’autres personnages avec leur univers viennent se greffer, ainsi  Livain VII, roi de Gallica, Pieter le vénérable, abbé de Cerly, conseiller manipulateur et homme d’église vieillissant, Helen de Quienne, première femme répudiée de Livain, Emmer Caspigeste, roi de Brittia deuxième mari d’Hélène de Quienne et roi de Brittia…. sans parler des nombreux camarades que Bohem va rencontrer sur son chemin et dans ses rêves : Trinité, Gautier, la Rochelle et Vivienne.

Si le livre se lit assez facilement au départ (et heureusement), les différents récits se croisent et s’entrecroisent avec l’apparition de ces trop nombreux personnages ayant chacun un rôle bien précis qui sera justifié ou non à la fin du récit. Le style s’enlise et le roman (nous n’en sommes qu’au premier quart) commence déjà à peser. L’intrigue devient vite un lieu commun où le décor n’arrive pas à nous faire oublier une aventure initiatique vécue mille fois avec les grandes espérances et questions de l’adolescence : la liberté, la famille, l’amitié et l’amour.

H. Lovenbruck possède tout de même un univers imaginaire qui aurait pu être intéressant : les Brumes, ces créatures sources d’une ancienne mythologie (Chimères, Licornes, Loups) icônes d’un moyen-âge fabuleux, si ce n’est les discours qu’il nous sert sur les gentils loups décimés par les méchants hommes, la foi dans les druides disparus et le poids de l’église dans cette éradication du rêve. Comme si l’imaginaire, cette part de rêve en nous, devait constamment retomber dans une réalité triste et sombre parce que l’homme est profondément mauvais. Seul quelques rares êtres élus, comme Bohem le louvetier, semblent capables de voir et de réfléchir sur la beauté et la magie du monde.

Un roman d’aventure qui rappelle de par sa construction qui s’articule autour du jeune homme solitaire, les codes ultra usités de la fantasy, avec la fuite du héros dans la contrée qui ignore les dangers de sa quête et de sa destinée, ses amis et ses ennemis toujours de l’autre côté de la page. Mais bien loin d’un génial Tolkien ce roman ne fonctionne pas, malgré les effets de poésies, les discours sur la brutalité et l’aveuglement des hommes, la nécessité de sauver les loups et donc nos rêves. La beauté selon H. Loevenbruck n’a pas de prise, ni dans le fond , ni dans la forme.

Peut-être sur des pré-adolescents sans aucune référence culturelle ou littéraire. Alors, peut être que oui la « fantasy » de H. Loevenbruck peut atteindre un certain public. Mais pour moi c’est trop tard.