Dans le Nord de la France, la jeune Alice Dehaene va devoir affronter le petit monde dans sa tête pour tenter de comprendre le puzzle de sa vie et, du même coup, aller mieux : entre une sœur jumelle morte il y a dix ans mais qui n’est pas tout à fait morte, son père qui tente de se suicider à coups de couteaux et se rate, sa mère en fauteuil roulant qui souffre d’un Locked-in-Syndrom (LIS), un mystérieux homme catatonique trouvé à un arrêt de bus, son psy personnage clé et qui cache des choses, une assistante sociale curieuse qui cherche à comprendre et un petit ami dans le social qui cache aussi un terrible secret…
A la lecture de Fractures je n’ai pas du tout accroché. Dès le début de ce deuxième roman, je me suis prise en main pour avancer péniblement dans cette histoire complexe en personnages, en rebondissements et en surenchère de situations improbables. Du coup j’ai mis un mois et demi a lire 375 pages (écrit en gros !). Et tout le temps de ma lecture je me suis posée cette question : « pourquoi est-ce que je n’aime pas ce roman ?»
Pourquoi, dès les premières lignes, mon cortex a-t-il rejeté en bloc cette histoire ? Moi qui étais positive sur le fait que F. Thilliez avait une écriture aboutie et sûrement la plus intéressante de la Ligue de l’imaginaire…
Et c’est vrai. Sur la forme, son écriture et son style ne sont pas désagréables. L’écriture est fluide, le roman est bien écrit, le style du thriller est au rendez-vous : des chapitres courts et efficaces, des intrigues, des rebondissements….alors ?
Le fond ! Je me suis arrêtée sur la quatrième de couverture, attirée par l’histoire des jumelles (étant moi-même jumelle) et par le côté drame psychologique de l’intrigue. Mais ses multiples personnages ne sont pas attachants et surtout l’histoire résonne comme une fausse note.
L’héroïne Alice Dehaene est une jeune fille faible, molle, qui toute sa vie a subi et accepté son sort, et ce qu’elle accepte – on finit par le comprendre plus le roman avance –, c’est le pire… Elle suit une psychothérapie depuis un an pour comprendre sa vie et aller mieux (on n’a qu’une envie c’est de lui mettre des baffes…)
Son père Claude Dehaene est un homme brisé par les reportages journalistiques sur les guerres et les conflits et toutes les horreurs qu’il a vu – on finira par le comprendre aussi –, auquel il a pris part. A son retour il devient un monstre pour sa famille «qu’il aime a sa façon».
Le psychologue d’Alice, Luc Graham, est pour moi le personnage le plus crédible et le plus réussi du livre même si lui aussi a une histoire incroyable qu’il trimbale comme la peste et qui le rend «mauvais».
Nous sommes donc éparpillés au milieu d’un grand nombre de personnages dont on se doute évidemment qu’à terme, ils seront tous liés les uns aux autres. Notons aussi la sœur jumelle d’Alice: Dorothée (qui n’est autre, on le comprendra très vite, qu’Alice elle même). Si !
Car le voilà le côté psychologique du roman et, attention, vous en vouliez ? En voilà ! Le dédoublement, la dissociation, les désordres de la personnalité, la psychose, la névrose phobique, l’hystérie…Tout le roman repose sur cette jeune fille qui partage sous son crâne d’autres personnes, et cela afin d’échapper aux tortures mentales et physiques que lui inflige son père. Elle va donc survivre en se créant différents dédoublements de la personnalité et cohabiter non pas avec un, ni deux, mais quatre personnages (avec elle ça fait cinq). Cela justifie que F. Thilliez nous inflige régulièrement – et notamment dans son épilogue – des cours indigestes pour nous montrer qu’il maîtrise son sujet «psy» sur les traumatismes psychiques, les fugues dissociatives, les troubles de l’identité, avec études américaines à l’appui.
Et cette psychologie excuse tout. Le roman est noir et les personnages, qu’ils soient passifs ou actifs, ont tous des excuses pour être ignobles voire pourris. Claude torture sa fille mais est lui-même un traumatisé de la guerre. Luc a tué pour sa famille, mais cela est justifié par la douleur de sa vie détruite. Alexandre a été le tueur accidentel d’une petite fille, mais il est lui aussi un papa. La mère d’Alice, qui ne s’est jamais intéressée à sa fille est victime du LIS, Fred, le petit ami d’Alice par qui viendra le rebondissement final, a été torturé par son père… Tous bourreaux et victimes, tout n’est qu’un jeu de miroirs qui finit en éclats dans la tête d’Alice.
En conclusion, je saisis mieux pourquoi je n’adhère pas à ce livre. Les personnages sont trop : trop gentils, trop méchants…Trop nombreux et sans subtilités, ils sont des caricatures esquissés sans profondeur, sans nuances dans leur vécu et aucune réflexion dans leurs actions. Tout le livre nous gave de psychologie, mais n’apporte aucune réponse ni réflexions dans le drame où tous vivent leur vie.
L’effet « psychologie » est indigeste et comme tout repose dessus, se dégage une impression très nette de pièce montée ou rien ne colle, une histoire où il est impossible d’entrer. Je m’étonne d’avoir été bien plus investie dans Le louvetier (où l’écriture n’est pourtant pas aussi bonne que celle de F.Thilliez), où l’imaginaire prenait des formes féeriques, historiques… Ici l’imaginaire est glauque, et le vice nous ramène à la réalité la plus crue, le tout emballé dans un paquet du Manuel de psychologie expliqué aux débutants.
Enfin, je note comme ironique la dernière phrase de l’auteur « car n’oubliez pas qu’une histoire continue à exister même lorsque la dernière page du roman est tournée…». Je tourne la dernière page et pour moi, ce roman si long à lire sera très vite oublié…
