Sur son excellent blog Encore du Noir, Yan rappelle à sa manière, en introduction de sa lecture du Monster de Bauwen, le contexte dans lequel se situe ce défi de l’imaginaire. A lire ici : Monstrueux
Le baiser de Jason de Laurent Scalese (2ème partie)
Jason dans le désert
Une autre chose que nous apprend le catch est que, si vous n’en acceptez pas les prémisses et que vous regardez un match, vous risquez de trouver cela (parfois rigolo mais…) parfaitement débile, de vous inquiéter de la santé mentale de ces foules hurlantes (sauf si vous vous intéressez aux cérémonies sacrificielles) et serez, de fait, beaucoup plus attentif aux “ ficelles ” utilisées par les acteurs du show.
Le thriller, c’est un peu la même chose. Si vous n’êtes pas happé par la mécanique mise en place par l’auteur, vous commencez à scruter ce qui se passe sur les côtés ou en dessous de l’action que l’on vous propose, la façon dont c’est écrit, la crédibilité des scènes, etc. Forcément mon cas pour Le baiser de Jason, car que je suis dans une lecture critique, mais aussi parce que j’ai décroché, dès les premières pages.
Laurent Scalese s’en remet entièrement à cette mécanique – le monstre est tapi dans le quotidien du héros, qui est-il ? –, qui est posée dans une sorte de désert narratif affligeant où ne compte que sa course de gendarmes et voleurs. Estimant sans doute superflu de créer une ambiance, ou son écriture étant trop limitée pour cela, il est, par exemple, totalement incapable de donner vie à un lieu. Les descriptions auxquelles il se livre sont aussi attrayantes que la chambre d’hôtel bas de gamme dans laquelle est dépecée la passeuse innocente du début du roman : lapidaires, sinistres, fonctionnelles, sans âme. Un whodunit à l’anglaise, pour un résultat identique (rétablir l’équilibre dans le monde) fait mille fois mieux en termes romanesques.
Fonctionnels aussi la plupart des personnages, certains jaillissant du néant avec des comportements improbables. Le frère de Julia Harbon, dont on apprend qu’il était au courant de tout ce qui se tramait autour de la malheureuse mule, a préféré attendre son assassinat pour aider Vidal a posteriori plutôt que de porter assistance à sa sœur, et peut-être la sauver, a priori (p. 37 et suivantes). Ceci permet sans doute à Scalese d’éviter une phase d’exposition introductive trop compliquée à écrire, où il aurait dû développer des personnages et des situations pour asseoir son récit. Il est plus économique et rapide de passer par d’insipides dialogues – ce qui, là encore, tend à rapprocher son roman d’une écriture télévisuelle – pour tenter de vaguement contextualiser l’histoire de Julia et de la drogue dans les Antilles. Évidemment, ce frère qui traverse l’Atlantique comme vous la rue en bas de chez vous et qui adore jouer l’auxiliaire de police possède une connaissance – tout à fait opportune, mais totalement improbable – du réseau, des passeurs, des lieux et heures de rendez-vous qui permet de lancer la course poursuite. Une fois remplie cette fonction, il peut disparaître aussi simplement qu’il est apparu. Tout ceci est peut-être un choix défendable dans l’économie du thriller, mais sûrement pas au regard des ambitions d’excellence littéraire affichées par les promoteurs de la Ligue.
De même, l’ancienne femme de Vidal, à la fin du roman (p. 251 et suivantes), surgit comme un diable de sa boîte, accordant la paix au commissaire triomphant (s’agissant de la mort de leur fille) et l’autorisant à connaître le bonheur avec sa nouvelle fiancée, avant de quitter le 36, tel un fantôme. De cette scène ridicule, qui semble toutefois être un passage obligé vers le happy ending on retiendra cependant cette sentence d’un autre âge « Toutes les femmes rêvent de se marier et d’avoir des enfants. Je suis certaine que (Claire) en crève d’envie mais qu’elle n’ose t’en parler. »
Tout aussi problématique est le personnage de Florence, qui incarne de façon plutôt médiocre – parce que totalement artificielle – la tentation sexuelle, à ce moment précis de la vie de Vidal, et qui va en disparaître pour épouser, par dépit, un vieux riche (p. 331). Dans le monde de Scalese, les prostituées indicateurs de police peuvent entretenir un haut degré d’intimité avec leur flic (la scène dans le café) et, surtout, elles sont tout à fait libres et n’ont aucune difficulté à plaquer, du jour au lendemain, leur métier. Bien sûr, outre la mise en valeur de la fidélité du héros, Flo aura livré à Vidal un renseignement de la plus grande importance sur Jason, qu’elle aura obtenu par un miraculeux concours de circonstances.
La plupart des personnages secondaires obéissent à ce schéma utilitaire, peu fondés psychologiquement afin, sans doute, de ne pas encombrer l’action, le rythme, ce mouvement infernal propre au thriller qui ferait tourner les pages sans qu’il puisse s’arrêter à un lecteur captivé. Mais si le prix à payer pour bénéficier de ce rythme est une telle médiocrité narrative, le jeu en vaut-il la chandelle ? Le conflit entre le bien et le mal qui est au cœur du Baiser de Jason mérite-t-il cette écriture dévoyée ?
Rythm’n flouze
Une bonne partie de la fiction de divertissement semble s’être convertie à cet impératif du rythme, qui touche autant la forme que le fond de son propos. Chapitres et phrases courtes, abondances de dialogues, rebondissements à tout moment pour, paraît-il, retenir l’attention du public, interdisent effectivement le développement trop long, tant des situations que des personnages. Nous aurons certainement à répondre, à la fin du défi, au bien-fondé de cette exigence de vitesse et de précipitation, s’il est constaté qu’elle est une constante du genre.
Les actuels écrivains de fiction de divertissement n’ont évidemment pas inventé le rythme dans les histoires. Lisez n’importe quel ouvrage de Michel Zévaco, génial feuilletoniste du début du XXème siècle, pour voir qu’il était possible de créer des récits palpitants, alliant péripéties et très bon niveau de langue, avec une intention pédagogique certaine (libertaire, Zévaco croyait à la diffusion du savoir dans les couches populaires via le roman) qui portaient aussi une vision politique du monde (eh oui !), et dont la qualité n’était en rien sacrifiée au rythme.
Plus près de nous, quelqu’un comme Georges-Jean Arnaud, auteur de polars grand public, montre qu’il est tout à fait concevable de captiver l’attention du lecteur en posant des personnages, en développant à partir d’un rien quotidien un véritable climat d’angoisse et de suspense, sans accumuler les effets grandiloquents, les meurtres en cascade et les grands mouvements d’air qui s’emparent du vide de certains livres. Sans chercher loin, on peut trouver facilement pas mal d’excellents romanciers ne sacrifiant pas à cette religion de la vitesse.
Ce n’est pas le cas de Laurent Scalese qui, avec une moyenne de 6 pages et demie par chapitre, n’approfondit ni personnages, ni situations, mais y entasse événements, rebondissements et organise les déplacements entre eux. Car on bouge beaucoup dans Le Baiser de Jason, un temps important semble consacré à se rendre d’un point à un autre, montrant l’étendue de la menace que fait planer le meurtrier sur les Français honnêtes, mais mettant encore plus cruellement en lumière l’incapacité de l’auteur – que je soulignais précédemment – à rendre compte de ces espaces et de ces lieux.
L’accumulation de ces événements présente également un danger, celui de leur incohérence. En adoptant une ligne chronologique réelle, on réduit le risque de celle-ci au niveau général, mais on appauvrit d’autant la langue et les possibilités littéraires de son texte, sans emboîtement, sans pause, sans modulation de la vitesse de narration. Surtout, on ne le supprime pas totalement, ce qui oblige l’auteur à parfois forcer quelque peu le destin.
Fils, ficelles, câbles
Coïncidences, hasard, coups du sort, coup de chance, permettent effectivement de résoudre à bon compte les éventuelles difficultés nées de l’accumulation des événements. Nous avons déjà vu que le commissaire Vidal avait bénéficié de tout le savoir du frère de la première victime, qui avait fait immédiatement le déplacement des Antilles pour se mettre à son service (pp. 75 et suivantes). Son indic, la délicieuse Flo, avait fort opportunément pris un café, la veille du jour où Vidal lui demande le renseignement, dans un établissement où une prostituée se vantait de sa participation à une partouze avec la seconde morte (p. 56). Rachid Khadra, l’indicateur d’Agnès Jarry, a eu l’amabilité de se trainer, mourant et ensanglanté, dans tout son appartement pour désigner une plinthe derrière laquelle il planquait des documents compromettants. Elle n’est pas belle la vie ?
Des facilités scénaristiques comme celles-ci, vous en avez plein le roman. La plus énorme est celle relative à la découverte des cadavres d’un policier et de son indic, éliminés par Jason et sa bande. Celle-ci a été rendue possible parce que ces derniers, « sans doute dérangés par des promeneurs », n’ont pas immergé le deuxième corps dans l’étang où ils s’étaient débarrassés du premier. Alors résumons-nous : voici des tueurs qui ont dépecé une femme pour récupérer leur drogue, qui ont pendu par les pieds un inspecteur de police au-dessus du périphérique (encore une scène goûteuse d’incohérence) avant de la lâcher pour qu’elle soit écrasée par les véhicules qui y circulent, qui viennent donc de flinguer sans autre forme de procès un autre flic et son indic, ces gens-là, donc, « sont dérangés par des promeneurs » et se sauvent sans demander leur reste ?
Quand on est un lecteur d’une intelligence moyenne comme moi, on se dit, à ce stade de la lecture, que Scalese est soit un auteur d’une prodigieuse médiocrité, soit un cynique vendeur de mauvaise soupe.
Suite à venir
Le baiser de Jason de Laurent Scalese (1ère partie)
Argument
Vidal, le meilleur flic de la brigade des Stups de tous les temps cherche à coincer Jason, le meilleur dealer d’Île-de-France de tous les temps. Trois ans que cela dure, le sadique malfrat semblant prévoir chaque coup que veut lui porter le formidable policier. Peut-être quelqu’un de l’entourage de ce dernier renseigne-t-il Jason ? Peut-être celui-ci est-il lui même un flic ?
On m’a conseillé ce roman et je n’ai pas hésité à l’emprunter à ma médiathèque quand j’ai vu qu’il avait remporté un prix : ceci au moins devait en assurer l’excellence.
Le baiser de Jason est sans doute une fine allusion au Baiser de Judas par lequel ce disciple de Jésus le trahit en le désignant aux Romains qui venaient l’arrêter. Pourquoi Jason ? Peut-être pour l’eXquis jeu de mots qui permet aux policiers de nommer, à plusieurs reprises, le réseau de pourvoyeurs de stupéfiants d’Île-de-France : Jason et les Narconautes. À moins qu’il ne s’agisse d’une réminiscence de Jason Voorhees bien connu des amateurs de slasher. La drogue dont il sera question est, quant à elle, désignée sous le nom de Bethsabée, femme de David et mère de Salomon (comment, Salomon est juif ?). On a des lettres chez les Scalese, comme le démontrent les trois prétentieuses citations de l’incipit (Nietzsche, Homère, Sun Tse, rien que ça !)…
Premières impressions
Deux choses sont assez évidentes à la lecture, si l’on tient compte que l’auteur s’inscrit dans un « projet d’excellence » comme celui que semble s’être donné la Ligue de l’Imaginaire :
- le dispositif narratif est terriblement rudimentaire, pour ne pas dire mauvais,
- il existe une volonté délibérée de coller (mais par moments seulement), le plus possible et de manière horriblement prosaïque au réel, qui est assez antinomique d’une écriture de l’imaginaire.
Je n’entends pas par là qu’on ne peut (ou doit pas) concilier réel et imaginaire, mais la façon dont Scalese procède ressemble à s’y méprendre… à une vilaine série télévisée. Nous sommes dans une représentation du réel (nous le sommes naturellement toujours dans une fiction) extrêmement schématique (j’y reviens ci-dessous) dans laquelle sont insérés des morceaux de bravoure quasi encyclopédiques sur le travail des policiers, des scientifiques, des légistes dont je peine à comprendre vraiment l’intérêt : ils ne servent pratiquement à rien du point de vue romanesque – sauf à faire du remplissage – et sont exécrables du point de vue littéraire (comme un bouillon clairet avec de gros bouts de gras compacts qui s’y trimballent). Les amateurs les adorent, évidemment, car cela leur permet de voir que leur auteur s’est bien documenté, qu’on ne leur vend pas de l’invention pure et dure et qu’ils en ont donc pour leur argent. Mettez cela dans un coin de votre mémoire pour la conclusion.
Dispositif narratif
Le baiser de Jason est donc une très classique histoire de policiers devant mettre fin à la perturbation sociale initiée par des criminels, qui se déroule de façon linéaire et chronologique, côté flics. Quelques courts chapitres mettant en scène le méchant seront autant de piqures de rappel aux lecteurs de la dangerosité de la menace qu’il représente. Elles se conjugueront avec le rapprochement des deux parties devant mener au final attendu : le retour à l’ordre, la punition des pêchés et le bonheur enfin autorisé pour les « bons » protagonistes, clairement identifiés désormais.
Le baiser de Jason est ce que j’appelle, dans mon jargon, un roman hors-sol, un récit hydroponique, voire ultraponique et pas simplement pour son absence de saveur. L’histoire ne fait que mimer assez médiocrement la réalité, parce qu’elle n’est en fait qu’un combat entendu entre un principe d’ordre et un principe de désordre dont l’issue est convenue à l’avance. De fait, le contexte est totalement superflu : ainsi, remplacez ici le trafic de stupéfiants initial par n’importe quelle activité délictueuse et tout le reste, inchangé, fonctionne identiquement. Or, si le contexte n’a aucune importance, il ne sert à rien de le développer ou d’y être attentif…
Dans le cas présent, la drogue n’est donc qu’un prétexte (cela pourrait être la pédophilie, les sectes satanistes, etc.) et ce qu’en dit au total Scalese est très banal, à peu près du même tonneau que ce que pouvait nous apprendre le Droit de Savoir sur TéléBouygues. Il y a des mules au destin tragique (l’histoire de Julia Harbon qui ouvre le livre), des artistes et des sportifs de haut niveau qui s’en mettent plein les narines (le meurtre de Laure Anthony, la description de la vocation de Vidal (pp. 80 et suivantes « … s’était spécialisé dans les stupéfiants classés show-biz et compagnie… »), des grossistes qui s’enrichissent et qui tuent sans vergogne pour défendre leur business model. Cela ne va pas plus loin, c’est à la fois trash, people (qui se cachent derrière les pseudonymes de la p. 80 ?) et totalement superficiel et, bon, cela ne fait pas non plus un roman de 350 pages.
Le bien contre le mal
Ce n’est pas très grave parce que, ce qui compte dans ce genre de littérature, c’est de donner au public un sentiment de danger, d’insécurité provisoire, puis de le rassurer par un retour à la normale. Le criminel se doit d’être odieux, brutal, insensible, c’est-à-dire à l’opposé exact de ce qu’est le personnage incarnant le bien (loi du plus grand contraste) auquel le lecteur s’identifiera. Scalese procède de la façon suivante : d’abord, montrer l’extrême humanité, voire la fragilité de commissaire Vidal qu’il va opposer à l’extrême férocité de Jason. Le héros du Baiser de Jason est donc :
- divorcé,
- …à la suite du suicide de sa fille adolescente,
- qui était anorexique, peut-être par sa faute parce qu’il…
- …ne dialoguait plus avec elle, occupé à devenir le meilleur flic de le Brigade des Stups de la Galaxie.
- Du coup pour supporter la dure réalité autant que sa culpabilité, il boit en cachette de sa nouvelle compagne,
- à laquelle il est fidèle, malgré l’amour que lui porte une très belle prostituée qui ferait tout pour lui.
Soit des sujets dans l’air du temps, l’équivalent de ceux abordés dans les émissions de Jean-Luc Delarue (le club échangiste y est également, ne vous inquiétez pas), et autant de poncifs pour un personnage passe-partout avec lequel les lecteurs ne seront pas perdus.
Pour Jason, le champ est libre : meurtrier, sadique, pervers et, évidemment, traître et lâche puisqu’il fait partie de l’entourage de Vidal.
Le récit commence avec un Vidal affaibli par trois années de lutte stérile à attraper Jason, doutant de lui, miné par sa dépendance à l’alcool et regardant son équipe perdre un à un ses membres sous les coups de boutoir d’un trafiquant, représentant régional de La Pieuvre, triomphant, malin, implacable. Puis, le rapport s’inverse peu à peu. Avec l’aide de son précieux adjoint, Vidal stoppe sa dérive alcoolique par la force de sa seule volonté, résiste à la tentation sexuelle proposée par Flo, et montre à nouveau toute sa confiance retrouvée. Il peut désormais vaincre cet homme dont la superbe se fendille comme la fine pellicule de gel des matins blêmes (l’image m’a été prêtée par un auteur de romans underground dont il me faut taire le nom, à cause de l’underground).
Je ne sais pas vous, mais moi, ça me rappelle le dispositif scénique dans le catch, quand le gentil se fait tant malmener que l’on croit même qu’il va perdre, sonné, trébuchant sur le ring. Et puis, au moment où le tombé ne fait plus aucun doute, il retrouve une énergie surhumaine et dérouille le méchant, et le public hurle sa joie tant il avait eu peur, et il accompagne de ses cris les manchettes, les double nelson, les coups de la corde à linge par lesquels leur héros reste leur héros. C’est beau comme de l’antique…
Le catch est une littérature de combat
Si vous le permettez, filons encore un peu la métaphore catcheuse à laquelle vous êtes restés suspendus à la fin de la première partie, car elle est prometteuse.
Le catch est-il un sport ou un spectacle ? Voilà une question que posent parfois, souvent, fans, adversaires ou pratiquants. « Sport », vous dira-t-on en invoquant le nécessaire physique des hommes et femmes sur le ring, leur longue et régulière préparation en salle, grâce à laquelle ils peuvent afficher des musculatures impressionnantes et hors du commun, capables d’encaisser les coups, étirements, broiements lors d’un combat. « Spectacle, évidemment » pourra-t-on vous répliquer, puisque tout ceci est faux, chiqué, convenu, codé pour faire croire à des pseudo rivalités entre des opposants qui ne se distinguent les uns des autres que par les personnages outranciers qu’ils incarnent. Leurs invectives, les défis qu’ils se lancent avant les matchs sont scrupuleusement écrits par des scénaristes et plus ou moins ânonnés par les catcheurs. Que le public qui y prend du plaisir se déplace en masse dans les arènes ou paie des abonnements au câble pour suivre ces événements, ne donne évidemment aucune indication valable pour répondre à la question initiale.
Celle-ci a, en fait, déjà été tranchée par les intéressés : il s’agit de divertissement, d’un spectacle où les meilleurs pourront convenablement s’enrichir en répétant inlassablement des enchaînements stéréotypés selon un scénario défini à l’avance, en ayant même recours (sans se faire attraper !) à des substances illicites. Tout le contraire de ce que proposent et permettent, en principe, le sport et sa “ glorieuse incertitude ”. De fait, aucun catcheur sensé n’irait exiger la présence de sa discipline aux Jeux olympiques.
Vous êtes parfaitement en droit de voir dans cette section une fine allusion à la problématique posée par la Ligue de l’Imaginaire.
Laurent Scalese Le baiser de Jason, Belfond, 2005
L’ordre noir, Olivier Descosse
Quant le thriller échoue à sa mission de divertissement, c’est parce qu’il s’est heurté à une problématique : l’utilisation répétitive de thèmes et schémas. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne peut pas plaire. Le lecteur novice qui ouvre pour la première fois ce genre de roman le trouvera probablement sensationnel. Celui qui lira pour la dixième fois une histoire dans laquelle des oeuvres d’art cachent une carte au trésor après laquelle court un ancien officier nazi aura plus de mal. Dans L’Ordre noir d’Olivier Descosse, on a droit à ce type d’histoire.
Pour être franche, j’avais un a priori sur Olivier Descosse. Celle de la campagne marketing menée par son éditeur (le subtil Michel Lafon) pour lancer son roman Les enfants du néant. Certes, les manoeuvres de l’éditeur n’engagent pas l’auteur, sauf quand celui-ci répond à une personne qui l’interpelle sur le procédé : « un livre est un objet comme un autre et que l’on doit le vendre comme des boîtes de petits pois. » Voilà pour le niveau intellectuel du monsieur. Revenons à L’Ordre noir.
Si la première moitié du roman peut à la rigueur emporter le lecteur dans ce fameux rythme soi-disant propre au thriller (chapitres courts, action, dialogues, rebondissement), les 500 pages font traîner le scénario en longueur. Ce n’est pas faute d’utiliser toutes les cartes pour tenir le lecteur (en haleine) : personnages marqués (hommes et femmes sont aussi clichés les uns que les autres), meurtres impressionnants (sans en rajouter dans le gore, bon point à son actif), voyages d’un bout à l’autre de la planète (Paris, New-York, Berlin, Amazonie), ancrage historique (les nazis et la seconde guerre mondiale), parfum sectaire (la Kabbale). Le tout mis bout à bout est bien trop indigeste.
Le thriller peut se passer de réalisme, car le lecteur ne tiendra pas rigueur au personnage qui prend l’avion pour les Etats-Unis comme d’autres le tramway pour le bout de leur rue. Ça fait partie de la mécanique. Au diable les obstacles, l’histoire doit avancer. Mais quand en plus le héros, un avocat international prénommé Luc, qui a une relation conflictuelle et psychologisante avec son paternel (Luc, tchhhhhhhht, je suis ton père…), a toujours un ami bien placé pour l’aider au moment où son enquête coince, la coupe déborde. Merci l’ami informaticien, la copine spécialiste en art, on a tous ça dans son carnet d’adresse. Il faut dire que Luc évolue dans un milieu friqué. Dorures et apparat à tous les étages. Il mène ses affaires sans scrupules, mais cette histoire va quelque peu le chambouler. Un léger frémissement dans son monde préservé. Rassurez-vous, il déplore la misère comme tout le monde. Luc a des valeurs. « Rigueur, honneur, excellence. Des valeurs désuètes qu’il avait épousées spontanément. » Car Luc fait de l’escrime. C’est plus facile d’y appliquer des valeurs qu’en défendant des multinationales vouées à faire du profit sans souci de l’individu. Ceci dit, Luc défend les puissants avec beaucoup d’honneur, de rigueur et d’excellence. Il aime aussi son prochain, et s’émeut face à un repas de quartier, dans une rue de New York. « Malgré le côté un peu niais de ces manifestations, Luc devait reconnaître qu’il appréciait les valeurs qu’elles véhiculaient ». On attend avec impatience qu’il fasse des repas de voisins dans son appartement haussmanien de 100 m2.
Luc fait partie de ces individus plein de valeurs, en théorie. Pour cela, il classe le monde de façon pratique. Le Mal, le Bien. Les humains, et les pervers : des bêtes. Terminologie récurrente. « Jacques Mesrine, ou plus récemment Thierry Paulin et Francis Heaulme. Des noms qui avaient marqué les esprits. Des bêtes sanguinaires… » Le meurtre n’a rien à voir avec l’humain, braves gens. Le meurtre, le crime, c’est l’Autre, l’animal. Ce qui va, souvent, de pair avec la nature. « Un monde où tuer rimait avec bouffer, une philosophie simple et directe, débarrassée des faux-semblants de la morale. » Et paf. Aux chiottes la morale. Le roman est rempli de ces clichés : « Son écriture était manuscrite, hystérique, des pattes de mouche révélant une pensée perturbée. » Attention, si vous écrivez petit, penché, serré, vous êtes un psychopathe !
Et l’idéologie, alors ? Souvent les auteurs et leurs lecteurs raillent la politique. Ils n’écrivent pas de politique, ils ne font pas de politique ! Ils écrivent juste des histoires. Du divertissement. Sans doute veulent-ils dire qu’ils ne parlent pas de partis politiques, et qu’ils ne disent pas « l’extrême droite c’est mal », comme ces salauds de gauchistes sans finesse. Je veux bien que l’un d’entre eux m’explique si c’est politique d’écrire, à propos d’un concert d’Iggy Pop dans Berlin Est : « Dressé comme une icône dans la nuit berlinoise, il symbolisait le renouveau, l’espoir, la victoire de la vie sur les forces obscures. » À l’Est, les forces obscures c’est le communisme, faut-il le préciser ? Un petit rien pas idéologique du tout.
Voilà pour le fond.
Côté forme, c’est à l’avenant. Tout est fonctionnel, apparent. Aucun non-dit, aucune allusion, des métaphores lourdes et la présence des incontournables « une onde de glace le traversa » ou du « sang glacé », sans toutefois abuser de ces clichés (on a vu pire). Le lecteur sait quand il doit trembler et avoir peur. Aucune place, justement, pour l’imaginaire. Cet étendard fait sien par la Ligue, Descosse en résume pour nous tout l’intérêt en une phrase de son roman qui dit toute la vérité : « Dans son système, posséder l’imaginaire devait s’apparenter à un certificat de respectabilité ».
Olivier Descosse, L’ordre noir, Michel Lafon, 2007, réédition J’ai Lu, 2008
Propos
Propos de Franck Thilliez extraits d’un entretien paru récemment : » Je pense qu’il faut éviter l’enfermement dans un genre et de coller des étiquettes du type : « auteur écrivant sur les tueurs en série ». Aujourd’hui les lecteurs ont besoin de diversité. Il y a eu énormément de littérature sur les serial killer mais le filon commence à s’épuiser et il faut savoir se renouveler. »
Se renouveler quand un filon commence à s’épuiser, tout l’esprit de la Ligue…
L’Oeil de Caine de Patrick Bauwen
L’Oeil de Caine est une émission de télé-réalité, où 10 candidats, chacun porteur d’un lourd secret, vont se retrouver enfermés pendant une semaine. Sauf que ça ne va pas ce passer comme prévu. Leur bus va être attaqué et ils vont se réveiller dans un village vide au milieu du désert du Nevada, pourchassés par un psychopathe.
L’histoire ici rappelle par certains côtés (personnes dans un endroit désertés et loin de tout, épiées et pourchassées) l’imaginaire de nombreux films d’horreur. Or, d’horreur, il n’y en a pas tant que ça. Et on peut même dire qu’on s’ennuie pendant environ 200 pages (sur les 470 du livre) à cause d’un style assez plat qui n’arrive pas à « capter » le lecteur. Le temps qu’on rencontre les protagonistes, qu’ils montent dans le bus et qu’ils comprennent que ce n’est pas un accident mais bien un kidnapping et que ce serait bien de s’inquiéter maintenant, on est déjà à la moitié du livre et il ne s’est pas passé grand chose. Quand enfin l’histoire s’accélère, l’auteur va avoir recours aux fameux « en fait je suis la sœur du fils » ou encore « vous avez vu ça, mais en fait j’étais là! ». Trop de rebondissements finissent par lasser et on se demande quel sera le gros lapin final qu’il fera sortir de son chapeau. Lapin final qui sera effectivement bien obèse mais peu original, car déjà utilisé de nombreuses fois, notamment au cinéma.
Et alors ces candidats, me direz-vous? Ils sont malheureusement trop caricaturaux. Nous avons dans le désordre: une mannequin qui a fait un tour dans le milieu du X, une mère de famille timide qui va se révéler plus forte qu’il n’y paraît, un flic un peu violent, notre héros ancien médecin dans une ONG qui a vu des horreurs et joue le bon samaritain tout en abusant de la bouteille… Un joli défilé de clichés. Quant à leurs secrets, excepté peut-être celui du personnage principal, ils ne sont guère passionnants, pas de quoi se jeter de la falaise! Enfin, le méchant a bien sûr eu une enfance très difficile, est agoraphobe et a fait un saut dans plusieurs institutions suite à un drame. On va passer son temps à se demander pourquoi, mais pourquoi il fait ça? Sauf que quand on a enfin la réponse, notre lapin obèse vient tout effacer et nous laisse dépité.
A la fin, on se demande à quoi a servi tout ça? Pourquoi est-ce que j’ai tenu bon jusqu’au bout? Pour que l’auteur me dise que, oui, la télé-réalité c’est bien et que ça peut même sauver des gens? Alors là trop c’est trop!
Ma liste imaginaire
Une ligue de l’imaginaire… Comme un ami imaginaire ? Pour rentrer dans l’imaginaire collectif ? Il y a des romans tamponnés « imaginaire » et d’autres pas ? Quel est donc ce défi étrange…
Pour m’y atteler, j’ai sous le coude Les arcanes du chaos de Maxime Chattam, Monster de Patrick Bauwen et Le rasoir d’Ockham d’Henri Loevenbruck.
Je m’autorise toute seule à renoncer à terminer un de ces romans si vraiment leur lecture devenait un calvaire. Comme ils viennent d’auteurs prolifiques ça tombe bien, je pourrai toujours piocher d’autres titres dans leur bibliographie.
J’espère que ce défi ne sera ni haletant, ni bourré de personnages attachants, ni plein de pages qui se tournent toutes seules et de réveils qui tic-taquent avec un cri étranglé dans la gorge.
Le Louvetier, de Henri Loevenbruck
Royaume de Gallica en l’an de grâce 1154, un jeune garçon nommé Bohem, fils du louvetier local de Villiers-Passant, voit sa vie basculer le soir de la Saint Jean en sauvant des flammes un loup destiné au sacrifice du village. Quatre années plus tard, la légende du jeune garçon « louvetier » reste intacte dans tout le royaume et une longue fuite commence alors pour le jeune homme traqué qui est devenu un enjeu politique et religieux. Une fuite semée d’embûches et de rencontres inattendues afin de découvrir son incroyable destinée.
Premier volume d’une trilogie nommée Gallica Le louvetier de Henri Loevenbruck nous entraîne dans la France du Moyen-âge, ou plutôt dans une France imaginaire dans laquelle se mêlent villes réelles, contrées et forêts fantastiques, animaux mythiques et créatures mythologiques. Récit d’apprentissages par un jeune héros de 17 ans qui découvre son époque sur les routes de l’aventure entre obscurantisme religieux et mythes païens.
Tout de suite le récit nous emporte dans un espace temps plutôt plaisant, à l’ancienne, avec ses castels, ses bourgs, ses croyances et métiers oubliés, mais H. Lovenbruck fait le choix de faire intervenir assez rapidement autour du récit principal, un foisonnement d’histoires et ce jusqu’à l’écœurement. Alors que nous suivons avec intérêt l’aventure naissante de ce jeune Bohem, d’autres personnages avec leur univers viennent se greffer, ainsi Livain VII, roi de Gallica, Pieter le vénérable, abbé de Cerly, conseiller manipulateur et homme d’église vieillissant, Helen de Quienne, première femme répudiée de Livain, Emmer Caspigeste, roi de Brittia deuxième mari d’Hélène de Quienne et roi de Brittia…. sans parler des nombreux camarades que Bohem va rencontrer sur son chemin et dans ses rêves : Trinité, Gautier, la Rochelle et Vivienne.
Si le livre se lit assez facilement au départ (et heureusement), les différents récits se croisent et s’entrecroisent avec l’apparition de ces trop nombreux personnages ayant chacun un rôle bien précis qui sera justifié ou non à la fin du récit. Le style s’enlise et le roman (nous n’en sommes qu’au premier quart) commence déjà à peser. L’intrigue devient vite un lieu commun où le décor n’arrive pas à nous faire oublier une aventure initiatique vécue mille fois avec les grandes espérances et questions de l’adolescence : la liberté, la famille, l’amitié et l’amour.
H. Lovenbruck possède tout de même un univers imaginaire qui aurait pu être intéressant : les Brumes, ces créatures sources d’une ancienne mythologie (Chimères, Licornes, Loups) icônes d’un moyen-âge fabuleux, si ce n’est les discours qu’il nous sert sur les gentils loups décimés par les méchants hommes, la foi dans les druides disparus et le poids de l’église dans cette éradication du rêve. Comme si l’imaginaire, cette part de rêve en nous, devait constamment retomber dans une réalité triste et sombre parce que l’homme est profondément mauvais. Seul quelques rares êtres élus, comme Bohem le louvetier, semblent capables de voir et de réfléchir sur la beauté et la magie du monde.
Un roman d’aventure qui rappelle de par sa construction qui s’articule autour du jeune homme solitaire, les codes ultra usités de la fantasy, avec la fuite du héros dans la contrée qui ignore les dangers de sa quête et de sa destinée, ses amis et ses ennemis toujours de l’autre côté de la page. Mais bien loin d’un génial Tolkien ce roman ne fonctionne pas, malgré les effets de poésies, les discours sur la brutalité et l’aveuglement des hommes, la nécessité de sauver les loups et donc nos rêves. La beauté selon H. Loevenbruck n’a pas de prise, ni dans le fond , ni dans la forme.
Peut-être sur des pré-adolescents sans aucune référence culturelle ou littéraire. Alors, peut être que oui la « fantasy » de H. Loevenbruck peut atteindre un certain public. Mais pour moi c’est trop tard.